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Systèmes et politiques de santé au Maghreb
: un état des lieux
Miloud KADAR, économiste
Partout dans le monde, les systèmes de santé connaissent de nombreux
bouleversements depuis le début des années 80. Les pays du Maghreb
n'échappent pas à ce mouvement. Bien plus, la crise qu'ils affrontent
semble plus complexe à résoudre, car leurs système de santé ressemblent
à la fois à ceux des pays pauvres et à ceux des pays riches.
Après avoir connu une expansion continue pendant plus de deux décennies,
les systèmes de santé au Maghreb semblent à des degrés divers, dans
l'impasse. Ils subissent directement non seulement les effets de
la crise économique et des programmes d'ajustement structurel mais
également ceux d'une croissance non maîtrisée de leurs propres composantes.
La crise actuelle peut être analysée à travers la question du financement
qui est un révélateur des difficultés qu'affrontent les systèmes
de santé pour se procurer les moyens de leur production et de leur
extension. Elle est significative des changements apparus dans les
relations entre d'une part les systèmes de santé et les systèmes
économiques qui les portent et d'autre part entre les systèmes de
santé et les populations qui en légitiment l'existence.
A ces facteurs généraux, s'ajoutent les évolutions propres aux
systèmes de soins dans les 3 pays : croissance rapide des effectifs
médicaux, technisation des structures sanitaires, privatisation
de l'exercice des professions médicales. Aussi, les politiques sanitaires
sont aujourd'hui moins présentes, moins volontaristes car elles
butent sur la question des ressources à mobiliser et surtout sur
les choix stratégiques à faire.
Principales évolutions des systèmes de santé
au Maghreb
Parmi les principales évolutions des systèmes de santé au Maghreb,
qu'on peut relever :
- la première est le profond bouleversement du profil de morbidité
observée : prépondérance persistante de maladies transmissibles
liées aux conditions d'hygiène générale et présence croissante
des affections des sociétés dites industrielles (accidents de
la route, maladies cardio-vasculaire, cancers, accidents du travail,
problème de santé mentale). La complexité du profil pathologique
de la population met au premier plan la nécessité d'un arbitrage
dans l'affectation des ressources et l'exigence de solutions originales
combinant action médico-sanitaires et actions socio-économiques.
- la deuxième évolution a trait à la modification complète de
l'architecture des systèmes de soins. Un essor considérable des
effectifs des personnels de santé et des infrastructures médicales
ont été constatés au cours des 20 dernières années. Au Maroc,
l'effectif des médecins est passé de 1000 en 1971 à près de 5700
en 1991. Pour une population 3 fois moindre, la Tunisie a à peu
près le même effectif de médecins. Mais c'est en Algérie que la
démographie médicale a été la plus forte : 342 médecins en 1962,
1425 en 1974 et 19487 en 1990, soit près de 4 fois l'effectif
du Maroc, pour une population quasiment équivalente. Cette densification
des ressources médicales pèse très lourdement sur l'évolution
des dépenses de santé qui résultent de plus en plus de la dynamique
des pratiques des personnels de santé.
- La troisième évolution est constituée par une relative médiocrité
des résultats sanitaires obtenus eu égard aux moyens humains,
financiers et matériels mobilisés. Les taux de mortalité infantile
et juvénile, malgré une tendance à la baisse, restent élevés quand
on les compare à ceux d'autres pays. Plus graves sont les inégalités
entre les différents catégories sociales de la population.
Tendances du financement des services de santé
au Maghreb
5 constats sont à faire :
- le premier est qu'il y a de grandes différences dans les montants
globaux et par habitant des dépenses de santé entre les trois
pays, dépenses à l'image des niveaux généraux de croissance et
des revenus.
| Dépenses totales
de santé (DTS) - 1990 |
| Pays |
Dépenses totales de santé en millions
de $ US |
Dépenses par habitant en $ US |
Aides extérieures en % des DTS |
| Algérie |
4159 |
166 |
1 |
| Maroc |
661 |
26 |
30 |
| Tunisie |
614 |
76 |
30 |
- le deuxième constat est qu'après avoir connue une croissance
rapide, en termes courants dans les 3 pays au cours des années
70, les dépenses de santé ont été fortement amputées à partir
de la deuxième moitié des années 80, cela sous la double pression
des contraintes budgétaires et de la croissance démographique.
- le troisième constat est que la part des ménages dans le financement
de la consommation totale a fortement augmenté ces dernières années.
- le quatrième constat est que la part des assurances et des mutuelles
s'est relativement accrue en corrélation inverse avec le financement
par l'état.
- le cinquième constat est l'apparition d'un financement externe
croissant en particulier avec la mise en œuvre des programmes
d'ajustement structurel.
Financement de la santé : problèmes et réformes
La question du financement de la santé permet d'examiner les problèmes
relatifs aux prélèvements obligatoires et aux arbitrages entre les
différents secteurs sociaux. Elle peut concerner également l'organisation
des services de santé et les conditions d'accès aux soins disponibles.
Il y a plusieurs façons de montrer comment la question du financement
de la santé se pose aujourd'hui au Maghreb.
- la première part du constat que la croissance des dépenses de
santé est plus rapide que celle de l'économie toute entière :
il faut donc opérer un ajustement dans le sens de la baisse. Cet
argument n'est pas solide car il est facile de montrer qu'au Maghreb
la part des dépenses de santé dans le PIB reste relativement modeste.
| Part de la santé
dans le PIB (%) |
| Pays |
Algérie |
Maroc |
Tunisie |
| Année |
1980 |
1990 |
1980 |
1990 |
1980 |
1990 |
| % santé/PIB |
3,7 |
7 |
2,2 |
3,9 |
4 |
5,3 |
- La deuxième fait référence aux états de santé qu'elle compare
aux ressources croissantes nécessaires au fonctionnement des services
de santé. L'amélioration des états de santé va moins vite que
la croissance des dépenses de santé. Cette méthode qui interroge
les résultats des services de santé et cherche à en mesurer l'impact
et l'efficacité est toutefois très peu opérationnelle car il est
très difficile d'établir des liens directs entre l'action des
services de santé et l'évolution des états de santé.
- La troisième compare les objectifs affichés par les gouvernements
aux moyens de réalisation. Ainsi l'objectif de garantir les soins
de base pour toute la population est contredit par la baisse relative
du financement public de la santé.
- La quatrième a un souci de rationalisation. Elle est guidée
par les questions suivantes : quels services de santé méritent
d'être financé ? Comment éliminer les services et activités sans
effet utile démontrable et qui dilapident des ressources ? Comment
réduire les coûts des traitements utiles et améliorer les rendements
des ressources mobilisées ? Comment mettre en place des mécanismes
de gestion qui favorisent l'accessibilité pour la population et
la maîtrise des coûts des formations et des prestations sanitaires
? Quels sont les compromis acceptables entre équité , satisfaction
des besoins et maîtrise de la dépense ?
Financement de la santé : optiques de réformes
La crise actuelle du financement des systèmes de santé s'accentuera
de manière très forte, en particulier dans le cas d'une non reprise
durable de la croissance économique et d'une aggravation des inégalités
sociales. Les systèmes de santé continueront à subir les dynamiques
de l'offre et de la demande de soins :
- du coté de l'offre, l'extension des structures urbaines de soins
se poursuivra tandis que la pression démographique médicale deviendra
plus forte, à moins qu'un numerus clausus très strict soit introduit
et surtout appliqué très rapidement. Cela semble difficile dans
les conditions socio-politiques actuelles ;
- du coté de la demande, la poursuite de l'urbanisation et des
différentes formes de salariat, l'augmentation de la population
et la modification de sa structure constitueront des facteurs
de croissance continue de la demande de soins.
Rien n'indique que cette dynamique du système de soins trouvera
auprès du système économique les moyens de sa reproduction et de
son financement. Aussi, dans les 3 pays sont engagés, dans la suite
des programmes d'ajustement, des réflexions sur les réformes à promouvoir
en matière de financement des services de santé. Ces réformes présentent
un certain nombre de traits communs qui sont au nombre de quatre
:
- le premier trait commun concerne la révision du rôle de l'état
en matière de production et de financement des soins. Dans les
3 pays, le principe de la garantie par l'état des soins pour toute
la population est pratiquement abandonné.
- Le deuxième conséquence du premier, concerne le développement
du secteur privé en matière d'offre de soins généraux et spécialisés.
Ce processus institutionnalise une médecine à plusieurs vitesse
déjà en place depuis plusieurs années.
- Le troisième est la recherche de la généralisation de l'assurance-maladie
qui se heurte néanmoins au recul du salariat ferme, à l'aggravation
de l'exclusion sociale et à la crainte d'une baisse de la compétitivité
internationale induite par la hausse du coût de la main d'œuvre.
- Le quatrième est que les réformes en cours n'abordent que les
aspects dits "techniques" (introduction de nouveaux systèmes comptables,
autonomie des établissements hospitaliers, généralisation des
tickets modérateurs etc.) sans réformes profondes des systèmes
en place qui ont perdu toute cohérence et ne satisfont ni les
professionnels ni les usagers.
La tendance dominante actuellement est celle du désengagement de
l'état tant sur le plan financier que sur celui de la définition
et de la mise en œuvre des politiques de santé. Il y a donc un massif
transfert des charges financières de l'état vers les ménages sans
que le pouvoir d'achat de ces derniers ne soit amélioré. Ce transfert
va se traduire par une aggravation des inégalités sociales.
Le secteur de la santé après avoir vécu dans une situation de rente
dans la mesure où il bénéficiait de ressources sans prouver la qualité
de ses prestations et l'efficacité de sa gestion doit rechercher
un nouveau type de rapport, un contrat incitatif liant ressources
et prestations, offreurs et acheteurs de soins
Professeur Larbi ABID le 02 juin 2003
abid@santemaghreb.com
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