| Du père
terrible de la psychiatrie algérienne au digne représentant
de l’authentique humanisme algérien
"Je suis un fils de paysan",
aimait à répéter souvent cet enfant de propriétaire
terrien, issu d’une lignée de notables de l’oasis
de Tiout, près de Aïn Sefra, descendant de l’émir
Benyoucef, l’illustre conquérant qui, en son temps,
avait islamisé les tribus berbères de la Saoura. A
la remémoration de ces espaces infinis semi-arides, où
les vastes étendues de alfa ondulaient à perte de
vue sous le vent du Sud, et à la simple évocation
de la beauté grandiose des nuits sahariennes, il était
parcouru d’une singulière émotion esthétique
mêlant ravissement et fierté, nostalgie et mélancolie.
Cet enfant du pays ressentait un attachement quasi
charnel à sa terre natale et vouait un culte profond et sincère
à la mémoire de ses ancêtres. C’est que
n’ayant point connu sa mère, décédée
à sa naissance, il se prit d’affection de tout cet
amour laissé intact qu’il transposa sur eux, dont le
symbole restait la demeure familiale dans son cadre naturel, véritable
mère idéale, sublimée et désincarnée.
Ce fut, semble-t-il, un enfant difficile, doué et révolté,
qui posa bien des problèmes à son père, Si
Khelladi. Les souvenirs d’enfance, qui revenaient souvent
dans ses propos, étaient les interminables vacances d’été
passées à étudier le Coran dans la zaouïa
de ses aïeux, en tenue traditionnelle et les cheveux coupés
à ras, ponctués toutefois de séjours bien plus
agréables et divertissants dans leur résidence secondaire
de Tlemcen. Puis ce fut l’internat au lycée d’Oran,
période austère, dont il n’a pas gardé
un souvenir particulièrement heureux, marquée par
une scolarité pas toujours très studieuse, la pratique
du football et l’éveil de la conscience nationaliste.
Viendront ensuite les années de médecine à
Paris, les farces de carabins chez cet étudiant frondeur
et espiègle, friand de littérature et de philosophie,
ami d’artistes tels Issiakhem le peintre ou Malek Haddad le
poète, ses compagnons d’infortune.
Les camarades d’études, dont il parlait
souvent et avec lesquels il était lié par une amitié
sans faille qui durera toute sa vie, étaient Omar Boudjellab,
Mohamed Redjimi et Saddek Bedali-Amor, tous trois futurs professeurs
en médecine de l’Algérie indépendante.
Il avait été attiré un temps par la mouvance
politique d’extrême gauche, avant de céder au
réalisme politique et à l’exigence historique
du nationalisme.
Durant les années de la Révolution, ce fils et petit
fils de bachagha s’était fait un point d’honneur
de s’exiler hors de la terre de la puissance coloniale. Ce
fut en Suisse qu’il s’en alla suivre sa formation de
psychiatre, à la clinique Bel Air de Genève, sous
la férule de son maître, J. de Ajuriaguerra, tout en
étant secrètement affilié au FLN, pour le compte
duquel il militait discrètement.
Qu’il était grand l’espoir,
ce jour de l’été 1962, quand le lauréat,
fraîchement promu, promis à un avenir radieux, rentrait
au pays triomphalement à bord d’une grande Mercedes
flambant neuve, pour laquelle il avait mis jusqu’au dernier
centime de ses économies afin d’offrir à son
père la voiture dont il était digne, et que ce dernier,
grand seigneur, lui cédera à son tour. Tel Prométhée
ravissant le feu sacré aux dieux de l’Olympe, l’enfant
de Aïn Sefra rentrait chez lui après un exil dur et
forcé mais fécond, car il ramenait avec lui la science
quêtée en terre d’Occident. Et pour cause, il
n’était rien moins que le premier psychiatre algérien,
celui qui allait être à l’origine d’une
descendance prolifique et presque tous les praticiens de la spécialité
lui seront redevables, directement ou indirectement, de cette filiation
patrilinéaire.
Chef de service des urgences psychiatriques du
CHU Mustapha à Alger-Centre qu’il créera pratiquement
ex-nihilo, il était également médecin-chef
de l’hôpital Drid Hocine de 1967 à 1976, et depuis
médecin-directeur jusqu’au début de l’année
1984, régnant ainsi en despote éclairé sur
toute la psychiatrie de l’Algérois. Il était
secondé par son fidèle complice et ami de toujours,
le professeur Pierre Laborde, Bordelais de naissance, Algérois
d’adoption et Algérien de cœur, décédé
peu de temps avant celui qu’il considérait toujours
comme son maître, bien que son cadet de deux ans. Du reste,
ce dernier le lui rendait bien, par le respect et l’estime
qu’il lui a toujours manifesté, mais également
par la protection dont il l’avait constamment entouré,
ainsi que la confiance qu’il avait en lui, lui accordant même
un statut privilégié par rapport à celui de
ses autres collaborateurs, ressortissants nationaux.
Durant cette période, outre qu’il avait mis en place
toutes les modalités fonctionnelles du dispositif psychiatrique
de l’Algérois, avec son intersecteur comprenant un
service d’urgence, un hôpital avec son centre de jour
et ses dispensaires à la rue Horace Vernet et au boulevard
Victor Hugo à Alger-Centre, à El Biar, à Oued
Ouchaïah, à Kouba et à La Haute Casbah, mais
également deux services de dégagement aux deux points
cardinaux de la wilaya, à Thénia et à Koléa,
pour les longs séjours en post-cure. Il avait reconstruit
pour cela Drid Hocine de fond en comble en l’agrandissant
et en le réaménageant totalement pour le rendre conforme
aux exigences de son modèle de fonctionnement idéal.
De la modeste clinique l’Ermitage, petit établissement
colonial privé, il avait fait un grand hôpital universitaire,
l’institution-mère et le premier centre de formation
psychiatrique de la jeune République algérienne.
Lui, l’élève de J. de Ajuriaguerra,
grand maître de la pédopsychiatrie, il avait créé
le premier service d’hospitalisation à temps plein
pour les enfants, à Drid Hocine, avant de se raviser et de
transférer ses activités dans une structure de jour,
à temps partiel. Dans cette tâche gigantesque, il sera
aidé par son ami de toujours, le professeur Omar Boudjellab,
promu au rang de ministre de la Santé et qui s’avérera
être un authentique bienfaiteur de la psychiatrie et de la
santé mentale. Il bénéficiera également
des conseils avisés et du soutien d’un de ses autres
amis, Tahar Hocine, ex-directeur du CHU Mustapha, actuellement en
retraite.
On lui doit de la même façon, la création de
la clinique de Chéraga sur les décombres d’une
ancienne clinique de pneumophtisiologie dynamitée par l’OAS,
et qui a longtemps fonctionné comme centre de cure psychiatrique
et de repos de la Casoral, l’ancienne caisse de sécurité
sociale siégeant à Alger, avant de devenir l’hôpital
universitaire de psychiatrie que l’on connaît.
De la même façon, c’est à
lui que revient le mérite d’avoir conçu et inspiré
l’institutionnalisation, du premier CES de psychiatrie, à
la faculté de médecine d’Alger en 1969, en s’inspirant
de l’exemple français après les événements
de mai 1968 et la scission entre neurologie et psychiatrie, et en
s’aidant de relations privilégiées qu’il
entretenait avec le ministre en charge des Affaires de l’époque.
Cela n’a pas été une mince affaire, loin s’en
faut, car il a fallu d’abord s’imposer dans un espace
laissé vacant puis occupé par une pléthore
de coopérants techniques, affronter l’adversité
et surmonter bien des embûches, dues aux convoitises des uns,
à la jalousie des autres, maintenir le cap et persévérer
dans l’entreprise jusqu’à amarrer le navire à
bon port. Cela lui avait du reste valu une solide réputation
de bagarreur farouche et ombrageux qui, jointe à une facilité
déconcertante à résoudre des problèmes
techniques ou administratifs, une certaine virtuosité dans
l’expression écrite et l’éloquence avaient
fini par agacer plus d’un et faire grincer bien des dents.
C’était en ces temps-là qu’il recevait
régulièrement le philosophe français Francis
Jeanson, de ses amis, qui animait un séminaire sur la réhabilitation
des patients en milieu urbain, selon une approche transdiciplinaire,
ainsi que maints autres conférenciers de renom.
Je garde en mémoire une de ses interventions, parmi tant
d’autres, à l’occasion de laquelle et pour les
besoins du débat, il avait improvisé une conférence
cursive sur la phénoménologie de la conscience, petit
chef-d’œuvre du genre, digne de figurer dans la meilleure
anthologie.
C’était également l’époque
où habitant Drid Hocine et étant mon voisin, il lui
arrivait d’armer son fusil de chasse et de décocher
des tirs de sommation pour faire fuir chèvres et ânes
qui, venant de l’ex-bidonville du plateau des Anasser, là
où se dresse l’actuel Palais de la culture, défonçaient
la clôture supérieure et s’infiltraient à
l’intérieur de l’enceinte de l’hôpital
pour y paître, en toute quiétude.
Une fois, je me rappelle même qu’il s’en était
allé chez ses amis Puciers de Oued Kniss, car la brocante
et les antiquités constituaient une de ses autres passions,
acheter des pièges à loups, et qu’il m’entraîna
avec lui pour les poser sur les lieux de passage du bétail.
Nous ne les revîmes jamais, car les propriétaires des
bêtes, qui nous guettaient discrètement pendant tout
ce temps-là, eurent beau jeu de les désamorcer et
de les déterrer allégrement, sitôt que les lieux
quittés.
Par ailleurs, une des caractéristiques essentielles
de cette personnalité attachante et fidèle en amitié
était cette érudition incommensurable qui portait,
à peu près, sur tout ce que l’esprit humain
était en mesure d’embrasser. Critique d’art pictural
à l’occasion, fin connaisseur et collectionneur lui-même,
il savait, le cas échéant, conseiller ses amis artistes.
Ainsi, un jour de passage en voiture par le boulevard Amirouche,
à hauteur du restaurant universitaire, il s’était
fait héler par son ami Issiakhem qui en sortait. Ce dernier
lui montra sa dernière toile et sans descendre de voiture
s’en saisissant à bout de bras et en en renversant
deux à trois fois de suite la perspective, il lui conseilla
de l’appeler Oceano Nox, la nuit océane, d’après
le célèbre poème de Victor Hugo, et cela du
fait de la forte dominante bleutée baignant toute la toile,
lui conférant un aspect aquatique.
De la même façon, à l’improviste,
il était capable de réciter de mémoire des
tirades entières de la chanson du Mal-aimé d’Apollinaire
ou du Cimetière marin de Valéry, ainsi que des pages
entières du Quai aux fleurs ne répond plus de son
ami Malek Haddad, ainsi que de tant d’autres, modernes et
classiques. Dans un registre voisin, il lui arrivait d’écrire
assez fréquemment, des articles dans la presse. Il passait
alors, avec un égal bonheur, du langage des fleurs et de
ses subtiles significations dans les règles du savoir-vivre
à la prodigieuse épopée de la mystique musulmane,
le Tassawûf, de sa première aurore et de son envol
originel à son essor universel actuel, en passant par une
étude de l’intellectuel algérien, de sa fonction
sociale et de ses rapports à la culture, l’idéologie
et l’ordre sociopolitique, un de ses premiers écrits
journalistiques.
A un moment, fortement impressionné par le film de Luchino
Visconti Le Guépard, et m’en étant ouvert à
lui, il me parla longuement de l’œuvre de Tomaso Di Iampeduzza,
lui-même authentique prince de rang, qui avait servi à
l’adaptation cinématographique, de la dynastie normande
des princes de Sicile, qu’ils prirent aux Arabes au XIIe siècle.
Quelques jours plus tard, il m’offrit l’unique exemplaire
qu’il possédait du livre.
Très exigeant, d’abord envers lui-même,
il l’était également envers les autres et sans
être un forçat du travail, il aimait à se définir
lui-même, non sans humour et avec un certain sens de l’autodérision,
comme un « cossard ». Néanmoins, cette
discrète tendance à la paresse était servie
par un esprit méthodique, perspicace et sagace, mais surtout
terriblement efficace et il avait donc largement les moyens de cultiver
sa petite faiblesse. Il savait être, par moments, un génial
improvisateur, capable de fulgurations d’esprit éblouissantes
et de réparties cinglantes.
Une fois, invité par son maître à Genève
en 1973, à l’occasion d’un congrès de
psychiatrie légale, et ayant eu à exposer ses positions
doctrinales et sa praxis sociale sur les mesures d’internement
et la défense sociale, il fut vivement pris à parti
par Franco Basaglia, de l’hôpital Gorizia de Trieste,
le célèbre chef de file du courant politichiatrique
de l’anti-psychiatrie. Le débat qui s’ensuivit
fut, semble-t-il, un moment d’une rare densité intellectuelle.
On lui doit également une œuvre de la maturité,
conçue après son départ en retraite, la raison
paramagique, qui peut être considérée tout simplement
comme un traité d’histoire de la philosophie naturelle
de l’esprit, d’admirable facture et donnant la pleine
mesure de sa parfaite connaissance des grands classiques.
On ne saurait terminer sans évoquer K. Benmiloud, l’auteur
du scénario du film d’Akiki, L’Olivier de Boulhilet,
sorte de conte populaire moderne se basant sur une réalité
sociologique, culturellement et historiquement déterminée,
animée d’un lyrisme exalté et mystique, en faisant
une œuvre d’une souveraine beauté.
Quoi dire d’autre sinon que le professeur
K. Benmiloud est mort deux fois. Il est d’abord mort prématurément
à la psychiatrie à l’âge de 53 ans, lors
de son départ forcé en retraite anticipée,
à la suite d’un sérieux différend l’opposant
au ministre de la Santé de l’époque, et alors
que son sens de l’honneur ne lui permettait pas de rester
en fonction.
Il est mort également, mais pour de vrai cette fois-ci, ce
triste jour de l’été 2003, alors que rien ne
le laissait présager, fermant ainsi une double parenthèse,
celle de sa vie ouverte 72 ans plus tôt, et celle de la maturité
professionnelle après son retour d’exil, ouverte 40
ans plus tôt, et qui n’aura pas tenu toutes ses promesses.
Quand ce jour de juillet 2003, on m’informa
juste avant son enterrement par un appel téléphonique
presque anonyme, pendant ses obsèques, je ne pus m’empêcher
de penser qu’il était parti comme il avait vécu,
dans la discrétion la plus pudique et la résignation
la plus stoïque, en essayant, comme toujours, de ne déranger
personne.
Adieu l’artiste, le philosophe, le poète et le mystique,
vous, le médecin-psychiatre qui ne se prenait jamais vraiment
au sérieux, et qui à la fin de sa vie portait sur
le monde ce regard à la fois lourd d’insistance et
perçant d’application, d’une lucidité
sans complaisance, mais avec une sympathie pleine d’indulgence,
dénuée de toute amertume et rancœur, qui l’avait
amené à cette sérénité intérieure
et à cet apaisement extérieur, et qui lui faisait
envisager la perspective de sa propre finitude, sans angoisse ni
désespoir métaphysique.
Puissiez-vous, cher maître, en votre dernière demeure,
trouver le sommeil du juste, vous qui en aviez été
tant privé de votre vivant, et puissiez-vous également,
là où vous êtes, parvenir à la certitude
à laquelle vous aspiriez tant, ici-bas.
Par le professeur M. Tedjiza Chef
de service à l’hôpital psychiatrique universitaire
Drid Hocine - Kouba - Alger
26 juillet 2005
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