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Si l'on mesurait la richesse des nations par la santé de
leurs habitants, on aurait des pays de la planète une image
différente de celle donnée par le taux de croissance
du produit intérieur brut (PIB), devenu le premier, sinon
le seul, indicateur de la réussite d'une nation. Ce réductionnisme
consensuel a été maintes fois dénoncé
pour des raisons à la fois techniques et philosophiques:
le PIB ne donne en effet que quelques pauvres indications des revenus
globaux et de l'épargne annuels des habitants d'un pays.
La production intérieure brute ne tient compte ni de la paix
ni de la justice sociale, et les questions d'environnement lui sont
totalement étrangères. En outre, la suprématie
de cette manière unidimensionnelle de concevoir le progrès
présuppose une philosophie consumériste et utilitariste
du bonheur des nations: les hommes ne seraient sur terre que pour
produire afin de consommer plus et de posséder davantage
encore.
En revanche, choisir l'espérance de vie
indicateur global de la santé se justifierait
d'abord par une raison logique qu'il convient de rappeler, même
si elle apparaît comme une lapalissade: pour jouir d'un avoir,
il faut être. Il semble que la très grande majorité
des humains y prennent goût, et ce d'autant plus que, contrairement
à ce que l'on entend chaque jour, non seulement la plupart
des Occidentaux vivent plus vieux, mais aussi, au cours de leur
passage sur terre, ont la chance d'être de moins en moins
dépendants. En ne se rapportant qu'à l'année
1970, il y a trente-cinq années à peine, l'espérance
de vie à la naissance des Français était de
7,2 années de moins que celle d'aujourd'hui c'est beaucoup,
7 années, dans une vie ! , et les Français étaient
en moyenne dépendants pendant douze mois. Ce chiffre n'est
plus que de neuf mois. Ces années de vie gagnées sont
des années de vie autonome, de bonnes années.
L'espérance de vie mesure la condition essentielle
d'une éventuelle jouissance des biens terrestres, l'existence
même, mais ce n'est pas sa seule qualité : ce critère
se calcule facilement et se décline aisément selon
le sexe, l'âge, le milieu social, les différents territoires
d'un pays, ce qui n'est pas le cas du PIB, dont les estimations
sont longues, onéreuses et fastidieuses.
Il dit des pays riches qu'il vaut mieux être
japonais (81,5 années en 2001) ou européen de l'Europe
des Quinze (plus de 79 ans la même année) qu'habitant
des Etats-Unis (77,1 années). Non seulement les différences
sont importantes (plus de deux années entre les Etats-Unis
et la France), mais elles se creusent (5 mois en 1960, 2,1 années
en 2001), en dépit du fait que les habitants de ce pays dépensent
pour se soigner deux fois et demi de plus que les Britanniques et
les Japonais, et presque deux fois plus (1,88) que les Français.
Une médecine à la pointe du progrès
n'est donc pas toujours synonyme de bonne santé et demeure
à l'évidence incapable de compenser les effets des
conditions de vie. Des épidémiologistes américains
estiment en outre que, du fait de l'obésité croissante
des habitants de leur pays, l'espérance de vie globale va
stagner, puis décroître. Sans être trop simpliste
sur l'origine sociale de l'obésité, elle est incontestablement
aussi la marque du statut social: les pauvres aux Etats-Unis sont
gros, le poids moyen des Américains est inversement proportionnel
à leur niveau social. Ne traduisent-ils pas par leur consommation
alimentaire une sorte de triomphe tragique du consumérisme?
Je suis pauvre, certes, mais, citoyen des Etats-Unis, je suis suffisamment
riche pour manger plus qu'à ma faim, pour participer à
la société de consommation. L'obésité
n'est pas qu'une affaire individuelle, elle est notamment favorisée
par la disparition du rite des repas.
Le sociologue américain Philip Slater indiquait
déjà en 1970 que la poursuite de la solitude était
déjà devenue la marque première de la société
américaine. Cette solitude se manifeste dans les comportements
alimentaires. Plus souvent qu'en Europe, les Américains de
tout âge mangent seuls, à toute heure, n'importe quoi,
au rythme rapide des publicités des programmes de télévision
qui leur enseignent ce qu'ils doivent ingurgiter. L'alimentation
n'est pas la seule cause de ces mauvais indicateurs: un jeune Noir
de sexe masculin, vivant à New York, a la même espérance
de vie qu'un Sri-Lankais. La société américaine
est une société violente où, toutes proportions
gardées, il y a huit fois plus de personnes incarcérées
qu'en France, où les blessures et les décès
par arme à feu ou arme blanche sont fréquents, ce
qui laisse une marque dans les statistiques d'espérance de
vie.
Enfin, à un instant donné, 43 millions
d'Américains ne bénéficient d'aucune couverture
sociale, soit environ 20 % de la population. Ce chiffre dissimule
une précarité plus importante encore car, sur une
période de deux années, c'est près de 40 %
de la population qui, a un moment donné de ces deux années,
ne bénéficiera d'aucune couverture sociale. La nation
la plus puissante, la plus riche, la plus médicalisée
n'est pas celle, loin s'en faut, où l'on vit le plus longtemps.
C'est bien le système politique et social
qui imprime sa marque: le voisin canadien, également grand
pays d'immigration, jouit d'une espérance de vie à
la naissance qui le place parmi les premiers pays du monde (79,7
années en 2001, plus que la France la même année).
Il dispose d'un système de couverture maladie universel.
Les pays qui offrent à leur population la
plus longue espérance de vie à la naissance (Japon,
Suède) se trouvent être aussi souvent ceux où
la différence de revenus entre classes sociales est la plus
faible. Etude après étude, il a été
démontré que tout ce qui favorisait la cohésion
sociale contribuait à la croissance de l'espérance
de vie. La social-démocratie est bonne pour la santé.
A un échelon plus micro-épidémiologique, une
bonne intégration sociale est également associée
à une vie plus longue : les chômeurs, en perdant leur
travail, se voient privés non seulement d'une source de revenu,
mais aussi, et peut-être d'abord, de relations. Leur espérance
de vie s'en ressent quand on les compare à ceux qui, travaillant,
disposent d'un revenu et d'un niveau d'éducation identique.
Tout travail n'est pas aliénant.
La crise du système soviétique se
lisait dans les statistiques d'espérance de vie des pays
de l'URSS bien avant que ne s'effondre le mur de Berlin. En effet,
l'espérance de vie de la Russie a commencé à
baisser dès 1980 (71 années). Cette baisse perdure.
Il n'est pas besoin de se déplacer pour savoir que cette
société souffre toujours : avec 67 années d'espérance
de vie à la naissance en 2002, la Russie de ce début
du XXIe siècle se situe après le Vietnam (69 années),
l'Algérie (69,5 années), la Tunisie (72 années),
qui pourtant ne disposent pas des mêmes infrastructures sanitaires.
Quant à l'Afrique noire, son drame se lit dans les données
fournies par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Durant
la première année qui a suivi le conflit de la Côte
d'Ivoire, son espérance de vie a baissé de dix ans!
La Sierra Leone, en guerre depuis des lustres, a retrouvé
des indicateurs d'espérance de vie qui se comparent à
ceux de la France de la fin du XVe siècle ou des citoyens
romains du temps de l'Empire: 35 ans.
Pour en venir aux débats d'actualité,
si la Turquie a gagné 20 années d'espérance
de vie entre 1960 et 2002, avec 68,3 ans, elle se situe encore très
loin des pays de l'Europe de l'Ouest (79 ans) ou de l'Est (75 ans)
en 2002. Il convient également de souligner l'excellente
performance de l'Italie (79,7 ans en 2002) et de l'Espagne (79,3),
mieux placées que la France, et de remarquer a contrario,
sans être capable de l'expliquer, l'assez mauvaise performance
du Danemark (3 années de moins que la Suède, avec
77 ans).
Quant à la France, avec 25 000 décès
de moins en 2004 qu'en 2002, elle gagne dix mois d'espérance
de vie en deux ans et passe, hommes et femmes confondus, la barre
des 80 ans en 2004, ce qui est remarquable. Un peu plus de 10 %
de cette baisse est attribuable à l'amélioration de
la sécurité routière. Quant au reste, c'est
un indicateur du bon fonctionnement de la société
et de la médecine française, sans que l'on soit capable
de faire, à ce stade, la part des choses. Cette note de réel
optimisme est d'autant plus justifiée que la natalité
progresse encore légèrement dans notre pays, ce qui
n'est pas le cas de l'Allemagne, de l'Espagne et de l'Italie.
Retenons que le destin des peuples se lit d'abord dans leur démographie.
Par Jean de Kervasdoué
Article paru dans LE MONDE édition du 19.05.05 |