Burkina Faso Le guide de la médecine et de la santé au Burkina Faso

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Septembre 2005 - Editorial du docteur Maxime K . Drabo

Cohésion sociale et espérance de vie
Par Jean de Kervasdoué
Article paru dans LE MONDE édition du 19.05.05

Docteur Koine Maxime Drabo Si l'on mesurait la richesse des nations par la santé de leurs habitants, on aurait des pays de la planète une image différente de celle donnée par le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB), devenu le premier, sinon le seul, indicateur de la réussite d'une nation. Ce réductionnisme consensuel a été maintes fois dénoncé pour des raisons à la fois techniques et philosophiques: le PIB ne donne en effet que quelques pauvres indications des revenus globaux et de l'épargne annuels des habitants d'un pays. La production intérieure brute ne tient compte ni de la paix ni de la justice sociale, et les questions d'environnement lui sont totalement étrangères. En outre, la suprématie de cette manière unidimensionnelle de concevoir le progrès présuppose une philosophie consumériste et utilitariste du bonheur des nations: les hommes ne seraient sur terre que pour produire afin de consommer plus et de posséder davantage encore.

En revanche, choisir l'espérance de vie ­ indicateur global de la santé ­ se justifierait d'abord par une raison logique qu'il convient de rappeler, même si elle apparaît comme une lapalissade: pour jouir d'un avoir, il faut être. Il semble que la très grande majorité des humains y prennent goût, et ce d'autant plus que, contrairement à ce que l'on entend chaque jour, non seulement la plupart des Occidentaux vivent plus vieux, mais aussi, au cours de leur passage sur terre, ont la chance d'être de moins en moins dépendants. En ne se rapportant qu'à l'année 1970, il y a trente-cinq années à peine, l'espérance de vie à la naissance des Français était de 7,2 années de moins que celle d'aujourd'hui ­ c'est beaucoup, 7 années, dans une vie ! ­, et les Français étaient en moyenne dépendants pendant douze mois. Ce chiffre n'est plus que de neuf mois. Ces années de vie gagnées sont des années de vie autonome, de bonnes années.

L'espérance de vie mesure la condition essentielle d'une éventuelle jouissance des biens terrestres, l'existence même, mais ce n'est pas sa seule qualité : ce critère se calcule facilement et se décline aisément selon le sexe, l'âge, le milieu social, les différents territoires d'un pays, ce qui n'est pas le cas du PIB, dont les estimations sont longues, onéreuses et fastidieuses.

Il dit des pays riches qu'il vaut mieux être japonais (81,5 années en 2001) ou européen de l'Europe des Quinze (plus de 79 ans la même année) qu'habitant des Etats-Unis (77,1 années). Non seulement les différences sont importantes (plus de deux années entre les Etats-Unis et la France), mais elles se creusent (5 mois en 1960, 2,1 années en 2001), en dépit du fait que les habitants de ce pays dépensent pour se soigner deux fois et demi de plus que les Britanniques et les Japonais, et presque deux fois plus (1,88) que les Français.

Une médecine à la pointe du progrès n'est donc pas toujours synonyme de bonne santé et demeure à l'évidence incapable de compenser les effets des conditions de vie. Des épidémiologistes américains estiment en outre que, du fait de l'obésité croissante des habitants de leur pays, l'espérance de vie globale va stagner, puis décroître. Sans être trop simpliste sur l'origine sociale de l'obésité, elle est incontestablement aussi la marque du statut social: les pauvres aux Etats-Unis sont gros, le poids moyen des Américains est inversement proportionnel à leur niveau social. Ne traduisent-ils pas par leur consommation alimentaire une sorte de triomphe tragique du consumérisme? Je suis pauvre, certes, mais, citoyen des Etats-Unis, je suis suffisamment riche pour manger plus qu'à ma faim, pour participer à la société de consommation. L'obésité n'est pas qu'une affaire individuelle, elle est notamment favorisée par la disparition du rite des repas.

Le sociologue américain Philip Slater indiquait déjà en 1970 que la poursuite de la solitude était déjà devenue la marque première de la société américaine. Cette solitude se manifeste dans les comportements alimentaires. Plus souvent qu'en Europe, les Américains de tout âge mangent seuls, à toute heure, n'importe quoi, au rythme rapide des publicités des programmes de télévision qui leur enseignent ce qu'ils doivent ingurgiter. L'alimentation n'est pas la seule cause de ces mauvais indicateurs: un jeune Noir de sexe masculin, vivant à New York, a la même espérance de vie qu'un Sri-Lankais. La société américaine est une société violente où, toutes proportions gardées, il y a huit fois plus de personnes incarcérées qu'en France, où les blessures et les décès par arme à feu ou arme blanche sont fréquents, ce qui laisse une marque dans les statistiques d'espérance de vie.

Enfin, à un instant donné, 43 millions d'Américains ne bénéficient d'aucune couverture sociale, soit environ 20 % de la population. Ce chiffre dissimule une précarité plus importante encore car, sur une période de deux années, c'est près de 40 % de la population qui, a un moment donné de ces deux années, ne bénéficiera d'aucune couverture sociale. La nation la plus puissante, la plus riche, la plus médicalisée n'est pas celle, loin s'en faut, où l'on vit le plus longtemps.

C'est bien le système politique et social qui imprime sa marque: le voisin canadien, également grand pays d'immigration, jouit d'une espérance de vie à la naissance qui le place parmi les premiers pays du monde (79,7 années en 2001, plus que la France la même année). Il dispose d'un système de couverture maladie universel.

Les pays qui offrent à leur population la plus longue espérance de vie à la naissance (Japon, Suède) se trouvent être aussi souvent ceux où la différence de revenus entre classes sociales est la plus faible. Etude après étude, il a été démontré que tout ce qui favorisait la cohésion sociale contribuait à la croissance de l'espérance de vie. La social-démocratie est bonne pour la santé. A un échelon plus micro-épidémiologique, une bonne intégration sociale est également associée à une vie plus longue : les chômeurs, en perdant leur travail, se voient privés non seulement d'une source de revenu, mais aussi, et peut-être d'abord, de relations. Leur espérance de vie s'en ressent quand on les compare à ceux qui, travaillant, disposent d'un revenu et d'un niveau d'éducation identique. Tout travail n'est pas aliénant.

La crise du système soviétique se lisait dans les statistiques d'espérance de vie des pays de l'URSS bien avant que ne s'effondre le mur de Berlin. En effet, l'espérance de vie de la Russie a commencé à baisser dès 1980 (71 années). Cette baisse perdure. Il n'est pas besoin de se déplacer pour savoir que cette société souffre toujours : avec 67 années d'espérance de vie à la naissance en 2002, la Russie de ce début du XXIe siècle se situe après le Vietnam (69 années), l'Algérie (69,5 années), la Tunisie (72 années), qui pourtant ne disposent pas des mêmes infrastructures sanitaires. Quant à l'Afrique noire, son drame se lit dans les données fournies par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Durant la première année qui a suivi le conflit de la Côte d'Ivoire, son espérance de vie a baissé de dix ans! La Sierra Leone, en guerre depuis des lustres, a retrouvé des indicateurs d'espérance de vie qui se comparent à ceux de la France de la fin du XVe siècle ou des citoyens romains du temps de l'Empire: 35 ans.

Pour en venir aux débats d'actualité, si la Turquie a gagné 20 années d'espérance de vie entre 1960 et 2002, avec 68,3 ans, elle se situe encore très loin des pays de l'Europe de l'Ouest (79 ans) ou de l'Est (75 ans) en 2002. Il convient également de souligner l'excellente performance de l'Italie (79,7 ans en 2002) et de l'Espagne (79,3), mieux placées que la France, et de remarquer a contrario, sans être capable de l'expliquer, l'assez mauvaise performance du Danemark (3 années de moins que la Suède, avec 77 ans).

Quant à la France, avec 25 000 décès de moins en 2004 qu'en 2002, elle gagne dix mois d'espérance de vie en deux ans et passe, hommes et femmes confondus, la barre des 80 ans en 2004, ce qui est remarquable. Un peu plus de 10 % de cette baisse est attribuable à l'amélioration de la sécurité routière. Quant au reste, c'est un indicateur du bon fonctionnement de la société et de la médecine française, sans que l'on soit capable de faire, à ce stade, la part des choses. Cette note de réel optimisme est d'autant plus justifiée que la natalité progresse encore légèrement dans notre pays, ce qui n'est pas le cas de l'Allemagne, de l'Espagne et de l'Italie.
Retenons que le destin des peuples se lit d'abord dans leur démographie.

Par Jean de Kervasdoué
Article paru dans LE MONDE édition du 19.05.05

Docteur Maxime K. Drabo, le 31 août 2005
m_drabok@yahoo.fr

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