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Santé de reproduction : où sont passés les contraceptifs ? - 28/09/2010 - Mutations - CamerounEnvoyer cette page par e-mail Ajouter cette page à mes favoris

La planification familiale est dans un cul-de-sac. Parce que les contraceptifs sont rares et globalement hors de prix sur le marché, les femmes peinent à contrôler le rythme de leurs accouchements. Les cas de grossesses non désirées battent des records. Dans de nombreuses villes et villages du pays, le nombre de décès consécutifs aux avortements est en nette augmentation. Mutations sonne l'alerte. Afin que stoppe l'autodestruction des Camerounais…

L'histoire n'a rien d'une fiction. A seulement 24 ans, Sandrine en est à son quatrième gosse en six ans. Ses études stoppées en classe de Seconde dans un collège d'enseignement technique ont été mises «entre parenthèses». Son copain de deux ans son aîné, père des deux derniers enfants, est sans emploi. La petite famille recomposée vit dans des conditions précaires. Cette fois-ci, la jeune célibataire semble enfin décidée à trouver une solution à son rythme de procréation incontrôlé.

Elle se rend chez un gynécologue afin d'obtenir des conseils sur la méthode de contraception à adopter. Parce que, dit-elle, son petit ami «n'aime pas le préservatif». Sur place, le médecin lui recommande la pilule, que la jeune fille devrait acquérir mensuellement au «prix fort» de 1200 Fcfa le flacon de 28 cachets, et qui ne durera que le temps d'un cycle menstruel. Une «petite fortune», à long terme, quand on connaît la modicité des moyens dont elle dispose. Comme il fallait s'y attendre, le rythme d'approvisionnement n'ira pas au-delà de quatre mois. Et un petit cinquième fœtus a vite fait de s'installer dans son utérus. Un de trop, aux yeux du couple, qui entreprend un avortement. Comble de malheur, la tentative d'interruption volontaire de grossesse tourne au drame. Sandrine en sort les pieds devants. Elle a été inhumée le 17 avril 2010 au cimetière du bois des singes à Douala…

Les conséquences des avortements à risque, depuis quelques années, sont ainsi de plus en plus fatales au Cameroun. Des «Sandrine» aujourd'hui, on en dénombre en effet dans presque chaque quartier des grandes métropoles et des villages du pays. Face à la réticence de leurs maris à chausser le préservatif, le contraceptif le plus vulgaire sur le marché local, les femmes sont, pour ainsi dire, sans arme efficace contre les grossesses non désirées. Et pour cause, les produits modernes de contraception, à l'instar du préservatif féminin, des pilules, des injectables encore appelés «Depoprovera», des implants (jadelle) et autres dispositifs intra utérins, à défaut d'être jugés chers, ont presque disparu de la circulation. Les médecins n'ont donc plus le choix pour leurs clients. Ils font avec ce qui est disponible.

Il faut en effet dépenser entre 1200 et 7.000 Fcfa par mois ou tous les trois mois, selon le type de contraception choisi, pour se mettre provisoirement à l'abri des grossesses non voulues. Conséquence, les femmes semblent s'en remettre aux divinités. En plus de leur cherté relative, certains produits contraceptifs ne sont pas compatibles avec certains organismes. A ce rythme, et d'après la politique sectorielle de la santé pour la période allant de 2010 à 2015, les avortements représenteront bientôt 20 à 40 % des causes de la mortalité maternelle dans plusieurs formations sanitaires du Cameroun. Et la faible utilisation des méthodes contraceptives modernes, à cause des considérations purement culturelles ou du fait de leur faible promotion, en est la première explication. Selon la même étude sur la santé, seulement 13 % de femmes en âge de procréer utilisent en effet une méthode contraceptive moderne ; alors que 39 % de ces femmes expriment des besoins non satisfaits en matière de contraception.

Mobilisation

Luc Abena est gynécologue. Il confirme le malaise en des termes nuancés. «Nous faisons face à un problème qui est plus inquiétant qu'il n'en donne l'air. Avec la pauvreté que vivent les familles aujourd'hui, la santé de reproduction est à prendre très au sérieux. Malheureusement, la politique mise en place par l'Etat ne permet pas aux femmes de varier les méthodes de contraception comme cela est en vigueur dans les pays du Nord. Raison pour laquelle, nous essayons, autant que faire se peut, de conseiller aux couples de faire avec les moyens du bord. C'est-à-dire les pilules pour celles qui ont des organismes qui les supportent ; ou, simplement, le préservatif masculin, qui reste incontournable, mais que de nombreux hommes mariés boudent malheureusement», indique-t-il. Même son de cloche du côté des pharmaciens. «Au-delà de la rareté de certains produits, la demande en contraceptifs est assez faible. Les femmes les trouvent à la fois contraignants et chers», confie Gisèle, gérante d'une officine à Yaoundé.

Selon une récente revue publiée sur la question de la planification familiale au Cameroun, «Le niveau de connaissance par les femmes des méthodes contraceptives est de 90%. Toutefois, en dépit de ce niveau de connaissance satisfaisant, seulement 54% de femmes utilisent les méthodes contraceptives. Par ailleurs, les méthodes modernes sont les mieux connues (89,6%). Cependant, ce sont les méthodes traditionnelles qui sont le plus utilisées (47%). En outre, la méthode la plus populaire est le condom masculin (86,2%) ; et la continence périodique, la méthode la plus utilisée (41%). Parmi les méthodes modernes, le condom masculin est la méthode moderne à laquelle les utilisateurs recourent le plus (32%), suivi de la pilule (8%), des injectables (4%) et de la pilule du lendemain (3%)».

Emmanuel Ngappe, directeur exécutif de la Cameroon National Association for Family Welfare (Camnafaw), une Ong qui fournit des prestations de services sociaux de qualité en santé de la reproduction aux communautés camerounaises, fait savoir à cet effet que «Les principaux indicateurs en matière de sexualité et droits en santé de la reproduction au Cameroun restent encore en deçà des normes internationales à cause des barrières socioculturelles, juridiques et autres. Cette situation engendre à la fois une faible accessibilité des populations aux produits de santé de reproduction et une faible utilisation des services».

En matière de prévalence contraceptive, l'Enquête démographique et de santé (EDS) réalisée au Cameroun en 2004, l'évalue à 26 %.
Toutefois, indique le rapport, «Si 56 % de la demande potentielle en planification familiale se trouve satisfaite, il reste que 20 % de femmes en union expriment encore des besoins, notamment pour espacer les naissances (14%). Un certain nombre de facteurs militant en défaveur de l'expansion de la planification familiale ont été relevés. Par ordre d'importance, on note le désir d'avoir autant d'enfants que possible (37,4%), suivis de la désapprobation de la contraception (7%), les conceptions religieuses (5,6%), l'opposition du conjoint (4,7%), l'ignorance des méthodes (4,7%) et la peur des effets secondaires (3,8%)».

Pour inverser cette tendance, le Cameroun a ratifié la Déclaration d'Abuja relative à l'affectation d'au moins 15 % des budgets nationaux aux besoins de santé. Tout comme les grandes lignes du Plan d'action de Maputo, qui met l'accent sur le repositionnement de la planification familiale comme stratégie essentielle pour la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement (Omd), ont été intégrées dans la politique nationale de santé publique. Malgré tous ces engagements, le constat demeure cependant atterrant : la disponibilité des produits contraceptifs reste chétive dans les officines et les formations sanitaires. Dans les différents centres d'approvisionnement, les ruptures de stocks sont devenues monnaie courante. Plus grave, lorsqu'ils sont disponibles, les produits contraceptifs modernes sont hors de prix pour la majorité des femmes qui en expriment le besoin. Il faudrait assurément faire quelque chose !

A en croire la présidente du bureau exécutif national de la Camnafaw, Rose Zang Nguélé, «Face à cette situation, la Camnafaw s'est engagée à mobiliser les différents acteurs engagés dans la promotion des droits en santé sexuelle et reproductive autour de la problématique de la mortalité maternelle en général et de la planification familiale en particulier». Cette mobilisation, explique-t-elle, concerne des institutions telles que la commission parlementaire des affaires culturelles, sociales et familiales ; le ministère de la Santé publique ; le ministère de l'Economie, de la Planification et de l'Aménagement du territoire ; la Centrale nationale du médicament et des consommables cliniques ; le Fonds des Nations unies pour la population (Unfpa) ; l'Organisation mondiale de la santé (Oms)… Toutefois, le combat restera bien loin d'être gagné si toutes ces institutions ne s'y impliquaient pas de manière décisive.

Une enquête de Eugène Dipanda

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