|
Le
corps médical algérien est aujourd'hui largement féminisé. Dans
le secteur public, toutes filières et grades confondus, le taux
de femmes est légèrement supérieur à la moitié : 50,93 % exactement
selon les statistiques du ministère de la santé.
La santé est le domaine où la parité est atteinte, à la différence
des administrations, des autres professions libérales, de l'industrie,
des assemblées élues et des exécutifs.
Avant de parvenir à ce résultat, combien positif
dans le domaine de la santé, voyons le chemin parcouru par les algériennes.
La période coloniale
A la période coloniale, elles ont d'abord investi
les professions paramédicales et la première sage-femme a été diplômée
vers 1910, suivie par d'autres sage-femmes, des infirmières et des
assistantes sociales.
Il faut attendre les années 40, et la seconde guerre mondiale pour
voir la première femme médecin, le docteur Aldjia Inoureddine (madame
le professeur BENALLEGUE), reçue au concours de l'internat des hôpitaux
d'Alger, triomphant du numerus ethnique et sexiste, inavoué mais
réel.
Dans les années 50, à la faculté de médecine d'Alger, sur une trentaine
d'algériens étudiants en médecine, les jeunes filles ne dépassaient
pas la dizaine. Par ordre d'ancienneté et sous réserve de l'imprécision
possible des souvenirs, c'étaient Myriem Belloucif (madame LARBAOUI)
et Nefissa HAMOUD (madame le professeur LALIAM) puis Marie Moatti
(mademoiselle le professeur MOATTI) et moi-même (madame le professeur
J.M. BELKHODJA), Louisa AIT KHALED (madame ISSAD), Baya Roumane
madame KHERBOUCHE), Rose Ait Kaci (madame AIT OUYAHIA) Sadia BENHABYLES,
Suzanne Larribère (madame le professeur BENABDELLAH) auxquelles
il faut ajouter, en pharmacie Malika Mefti (madame KHENE).
L'accès à la carrière hospitalo-universitaire demeurait difficile
et seules deux d'entre-nous accédèrent à l'internat des hôpitaux.
Le déclenchement de la révolution algérienne en 1954 allait bouleverser
les projets de carrière pour celles qui s'engagèrent dans la lutte
du FLN-ALN.
Nefissa HAMOUD quitta son cabinet de la rue de la Lyre pour rejoindre
la wilaya III, et apporter ses soins aussi bien à la population
qu'aux djounouds. Elle fut arrêtée, dans un convoi en route vers
la Tunisie et au cours de l'accrochage, Raymonde Peschard, assistante
sociale, tomba, armes à la main.
La bataille d'Alger (février-mars 1957) entraîne l'arrestation des
militantes de la zone autonome : Marie Moatti, Malika Mefti et moi-même.
Je ne pense pas faire erreur en estimant que toutes les algériennes
praticiennes ont aidé la révolution par des soins, des envois de
médicaments au maquis, des livraisons…
En ce qui me concerne, après un passage à la villa ''Susini'' (centre
de torture de l'armée française) et la prison Barberousse
(Serkadji actuellement), j'ai pu rejoindre la Tunisie où le service
sanitaire était organisé d'abord par la base ALN-FLN, puis par le
gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA). Avec
mes collègues hommes, dont le regretté Bachir Mentouri, nous avons
exercé dans les hôpitaux tunisiens dont une partie était réservée,
effectué des missions aux frontières, pris en charge des combattants
réformés. Avec d'autres femmes algériennes, nous avons supervisé
l'orientation de jeunes filles, venues du maquis, vers une formation
complémentaire, souvent paramédicale.
An début du mois de mai 1962, alors que l'OAS poursuivait ses exécutions
malgré le cessez-le-feu, je suis rentrée dans la zone autonome d'Alger,
avec le docteur Alice Cherqui, qui avait auparavant rejoint Tunis.
Tout en consultant la population civile du quartier de Belcourt
au niveau des dispensaires existants, nous avons pu rapidement opérer
au sein de la clinique Albert de Meun (actuellement clinique Naima)
remise au FLN par son propriétaire de l'époque. En effet, les victimes
d'attentats de l'OAS et l'ensemble des algériens n'étaient pas en
sécurité à l'hôpital Mustapha d'Alger. Nous étions plusieurs médecins
algériens, amis, je dois citer le professeur Jean-Pierre GAUTRAY
venu tout particulièrement nous aider et qui n'est plus parmi nous.
L 'Algérie indépendante
Après l'accord de paix FLN-OAS de juin 1962 et
le referendum du 5 juillet, les médecins algériens son retournés
dans les hôpitaux. Madame LALIAM, MOATTI et moi-même avons opté
ultérieurement pour une carrière hospitalo-universitaire dans la
spécialité de gynécologie-obstétrique. Ce choix n'était pas le fait
du hasard pour des militantes étant essentielle pour la femme algérienne,
victime d'une forte mortalité maternelle et néo-natale. Nous pouvions
ainsi investir un domaine, jusqu'alors chasse gardée masculine,
en raison de sa forte connotation chirurgicale. Nous avons aussi
développer les aspects sociaux et préventifs de la spécialité. Nos
maîtres, les professeurs Bonnafos, Ezes, Jahier, s'ils étaient réticents
au départ, n'ont pas tardé à nous faire confiance.
Parallèlement nous avons contribué à la création du premier ''Centre
National de Régulation des Naissances'' à l'hôpital Mustapha, notamment
grâce à l'action de madame LALIAM, alors présidente de l'Union Nationale
des Femmes Algériennes (UNFA). Ce centre a mobilisé de nombreuses
énergies féminines : sage-femmes, assistantes sociales, infirmières
et a entraîné l'adhésion de la majorité de la population. Il devait
être suivi de plusieurs autres et permettre la réalisation de programmes
nationaux qui méritent une étude plus approfondie dans le cadre
de l'histoire de la médecine algérienne.
Pour le professorat, madame BENALLEGUE était, là encore, la première
reçue à l'agrégation dès 1962. Elle allait donner à la pédiatrie
algérienne un renom international.
Par la suite mademoiselle MOATTI et moi-même accédaient au professorat
et à la chefferie de service de gynécologie -obstétrique. Dans les
années 70 sur les chefs de service de la spécialité, il y avait
3 femmes (pour un seul homme : le professeur
AIT OUYAHIA). La proportion aujourd'hui s'est considérablement
inversée.
Parmi ces premières femmes médecins, madame BENABDELLAH et madame
AIT OUYAHIA optèrent pour la pédiatrie ; la première devint professeur,
chef de service, la seconde, elle aussi de rang magistral, a été
trop tôt enlevée à notre amitié par la maladie. Madame LARBAOUI
exerce à Sétif, madame ISSAD et madame KHERBOUCHE à Alger, madame
BENHABYLES a été directeur de la santé de la wilaya d'Alger et inspecteur
au ministère de la santé. Les pionnières de la médecine algérienne
ont eu un parcours professionnel bien rempli.
Médecine et femmes
Dès l'indépendance, les étudiantes algériennes
se sont inscrites en masse à l'université et particulièrement en
sciences médicales. La longueur des études, l'hostilité familiale
aux gardes de nuit ne les ont pas découragé.
Actuellement s'il existe une majorité de femmes en pharmacie et
en chirurgie dentaire, à l'intérieur même du corps médical, les
femmes médecins généralistes sont plus nombreuses que les hommes,
plus de 50 % dans les secteurs sanitaires, plus de 60 % dans les
CHU et EHS (établissement hospitalier spécialisé).
Elles sont davantage concentrées dans les villes grandes et moyennes
sans doute pour des raisons de logement, de transport et de responsabilités
familiales. Dans le secteur privé le pourcentage total de femmes
dépasse également les 50 % mais lorsqu'on aborde le domaine hospitalo-universitaire
proprement dit, la proportion diminue rapidement :
- 46-47 % des résidentes (actuellement
le taux dépasse les 50 %)
- 43 % des maîtres-assistants dans les CHU et EHS
- 26 % des docents dans les CHU et 33 % dans les EHS
- 23 % de professeurs dans les CHU et 18 % dans les EHS.
Plus on s'élève dans la hiérarchie, moins il y a de femmes : certes
comparé à ceux des pays développés, ce pourcentage est des plus
appréciable et nettement supérieur dans d'importantes spécialités.
On doit également souligner que deux collègues ont été ministres
de la santé : madame LALIAM et madame MENTOURI CHENOUF mais leur
mandat a été très court.
Pour écrire l'histoire présente de la médecine algérienne, il faudra,
sans doute, consacrer une recherche spéciale à nos collègues assumant
des responsabilités dans les conseils scientifiques, les DAPM, les
comités pédagogiques, les instituts, les sociétés scientifiques,
les syndicats médicaux, les conseils de déontologie etc.
Pour conclure, souhaitons simplement maintenir cette parité hommes-femmes
dans la médecine, car l'expérience montre que la prédominance de
l'un ou l'autre sexe est source de dysharmonie. Souhaitons aussi
que les femmes accèdent davantage au sommet de la hiérarchie en
médecine comme ailleurs. Souhaitons enfin que cet article limité,
imparfait dont les seules sources bibliographiques sont les souvenirs
puisses inciter nos historiens à s'intéresser à la contribution
des femmes au développement de la médecine en Algérie.
* les remarques en italiques à l'intérieur du
texte sont du Pr. ABID
|