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par le professeur E. BRUCH
à la Clinique d’Ophtalmologie de l’Ecole de Médecine
d’Alger
Messieurs,
En juillet 1881, la Vigie Algérienne reproduisait
une lettre adressée par le médecin major Sedan au docteur
Armaignac, directeur de la Revue Clinique d’Oculistique
de Bordeaux, de laquelle j’extrais les passages suivants :
« L’Algérie restera longtemps
la terre classique de l’ophtalmie... L’Ecole de Médecine
d’Alger n’a ni clinique d’ophtalmologie, ni cours spécial.
Il est à craindre que la clinique ophtalmologique d’Algérie
soit longtemps encore à l’état de désir, chez
ceux qui en reconnaissent le plus la nécessité ».
«chose invraisemblable, l’état accorde
des passages gratuits sur les paquebots aux ophtalmiques d’Algérie,
pour aller, à Montpellier, se faire soigner et guérir. Certes,
nul autre choix ne pourrait être meilleur et ma plume n’a
voulu enregistrer que le fait singulier de dépenses énormes
perdues, puisque la majorité de la population ne peut profiter
de ce que l’on créerait avec le même argent. Ce n’est
pas la première fois que cette thèse est soutenue ;
le docteur Guignet, l’éminent professeur d’ophtalmologie
de Lille, a mis son énergie à la défendre».
M. Sedan aurait pu ajouter : C’est aussi l’avis des
nombreux médecins militaires auxquels l’Algérie est
redevable et qui ont toujours étudié avec une attention
particulière les maladies oculaires de la colonie.
M. Sedan dit encore dans la même lettre :
« Les officiers de santé, reçus
ici, n’ont vu que les cas épars dans les services et se gardent
bien d’engager leur responsabilité, quand après leurs
examens, elle devient effective.»
Messieurs, s’il y a exagération dans cette dernière
proposition, il n’en demeure pas moins vrai, que l’essentiel
des maladies des yeux étant, à cette époque, compris
dans le programme de la clinique chirurgicale, constituait, de ce dernier,
une partie accessoire et restait insuffisant, malgré les efforts
du professeur de clinique chirurgicale, qui lui consacrait une leçon
par semaine et qui, depuis l’année 1865, s’astreignait
à faire, en dehors de son service officiel, une consultation gratuite
pour les yeux, ouverte aux étudiants.
Les publicistes qui réclamaient énergiquement un service
d’enseignement spécial pour l’oculistique avaient donc
cent fois raison.
D’accord avec eux, je n’ai jamais cessé, pendant de
nombreuses années, de démonter verbalement et par écrit
la nécessité d’une clinique ophtalmologique indépendante,
séparée de la clinique chirurgicale, à cause du rôle
prépondérant que jouent les affections oculaires dans la
pathologie algérienne.
Mais, je prêchais... dans le désert.
Partout, dans le monde médical d’Alger, comme du coté
de l’administration locale, et même du coté de l’administration
supérieure de la métropole, je n’obtenais pour toute
réponse qu’une indifférence dédaigneuse, ou
bien un bref et sec : non possumus.
Il en fut ainsi jusqu’en 1897, où, sur mes instances réitérées,
appuyées par M. le Recteur de l’académie, le ministre
de l’instruction publique décida la création d’une
clinique d’ophtalmologie annexe, c’est-à-dire confiée
- sans émoluments - au professeur de clinique chirurgicale, mais
avec heures et jours affectés à la chirurgie, et, avec une
consultation gratuite, sous forme de polyclinique. La tâche était
lourde pour un seul homme ; néanmoins, le service a fonctionné
régulièrement pendant cinq années, et, quoiqu’on
ait pu dire, avec succès, puisque le public affluait de plus en
plus à la polyclinique.
Ici messieurs, nous devons interrompre l’étude historique
de notre clinique, .../
.../
Puis, le Gouverneur général, M. Révoil, décida,
par arrêté en date du 16 octobre 1902, que la consultation
gratuite pour les maladies d’yeux de l’hôpital de Mustapha
serait rattachées à la clinique d’ophtalmologie sous
forme de polyclinique. Cet arrêté est ainsi conçu :
« La clinique ophtalmologique sera installée
dans les pavillons Maillot et Claude Bernard. La chaire magistrale sera
complétée par une policlinique qui, pour le moment, se tiendra
dans le premier de ces pavillons ».
Nous adressons l’assurance de notre respectueuse gratitude à
M. le gouverneur général pour cet arrêté, qui
était, certes, nécessaire à Alger, - pour les raisons
que vous connaissez tous, messieurs – mais qui eût été
inutile en France, parce que telle est la règle – dans tous
les pays – pour deux raisons bien simples.
La première est la suivante : si l’on peut faire le
diagnostic et donner une consultation dans une chambre nue, ou même
dans la rue, pour un cas de fièvre, de rhumatisme, de coqueluche,
de diarrhée, voire même de foulure, de contusions ou de maintes
blessures, il n’en est plus de même pour l’immense majorité
des troubles de la fonction visuelle.
Beaucoup de personnes croient que, faire une consultation gratuite pour
les yeux, c’est passer 2 heures à verser une goutte de collyre
dans l’œil et scarifier, gratter et regratter des conjonctives
palpébrales.
MM. les étudiants savent combien est grosse cette erreur :
ils n’ignorent pas combien doit être méthodique l’examen
de la fonction et de l’état des différentes parties
constituantes de l’organe de la vue ; ils savent que la mesure
de l’acuité visuelle, suivie de la détermination de
la réfraction statique, doit précéder l’observation
de l’œil à l’éclairage oblique et l’exploration
du fond de l’œil à l’ophtalmoscope.
Tout médecin, un peu au courant de la pratique de cette spécialité,
sait aussi que la moitié ou pour le moins un gros tiers des consultants
vient demander avis pour un vice de réfraction statique ou dynamique
ou pour une manifestation oculaire de maladie générale,
qui a son siège, tantôt dans le segment antérieur,
tantôt dans le fond de l’œil. L’oculiste chargé
de la consultation gratuite se trouve donc à chaque instant, obligé
de mesurer l’acuité visuelle ou d’explorer les membranes
profondes.
Eh bien ! Messieurs, dans tous les cas, il y a pour lui impossibilité
de faire le diagnostic, s’il ne peut disposer d’instruments
et d’appareils spéciaux ainsi que de locaux disposés,
aménagés, éclairés et orientés suivant
des règles précises, invariables.
Or, ces appareils, ce mobilier spécial, ces locaux spéciaux,
etc., etc. existent forcément dans une clinique d’ophtalmologie
où ils représentent un capital considérable….
Qu’il serait absurde de dépenser une deuxième fois
pour une consultation gratuite séparée de la clinique.
Ensuite, pour le traitement à appliquer aux consultants, il faut
avoir sous la main un nombre considérable d’instruments et
appareils plus ou moins coûteux, d’usage journalier, que l’on
trouve également à la clinique ( ile de Chardin, douche
de Lorenzo, seringue d’Anel, pompe Fano, stylets, libellés
typographiques, chromatiques, etc., et l’outillage pour anesthésies
variées.
La deuxième raison pour laquelle une consultation gratuite pour
les yeux est le corollaire naturel et obligé d’une clinique
ophtalmologique, son « complément» comme dit l’arrêté
du gouverneur général, se conçoit aisément.
A moins d’ignorer absolument ce qu’est la pratique médicale
en général, et en particulier celle de certaines catégories
de maladies (2 surtout), aucun docteur n’oserait prétendre
que pour l’instruction des élèves en médecine,
il soit utile de leur présenter de préférence les
cas plus ou moins rares, dits «intéressants». Il est
facile de comprendre que, ce qu’il importe de faire, c’est
précisément le contraire : il faut leur présenter,
en plus grand nombre possible, les cas de pratique courante.
Or, c’est à la polyclinique que défilent devant les
futurs médecins communaux et de colonisation, les innombrables
modalités et variétés des cas dits «ordinaires»
qu’ils auront à traiter chaque jour, et qui pour la plupart,
ne sont pas de nature à légitimer l’hospitalisation
en salle de malades.
Messieurs les étudiants, c’est à la polyclinique
que vous acquerrez le plus d’expérience pratique en la spécialité.
Je me hâte d’ajouter : ne croyez pas que ce mot de spécialité
veuille dire que ceux qui n’ont pas l’intention de devenir
oculistes puissent se dispenser de suivre la policlinique des yeux.
Bien au contraire, il faut y venir, car c’est là que vous
apprendrez ce qu’il n’est plus permis aujourd’hui à
aucun médecin d’ignorer.
Que vous habitiez la ville ou la campagne, s’il vous tient à
cœur de conserver la confiance de vos clients, il vous est nécessaire
de bien connaître les relations qui existent entre les affections
oculaires et les maladies générales, afin de ne pas adresser
au spécialiste, qui peut habiter loin de votre localité,
un cas où celui ci n’a pas à intervenir, parce que
la manifestation oculaire doit disparaître par le traitement de
la maladie générale : tel est le cas pour certains
symptômes de la syphilis, du rhumatisme, de l’hystérie,
de la dysménorrhée, etc. ; vous éviterez aussi
de conseiller un voyage coûteux à une mère affolée
par les cris et le blépharospasme d’un enfant atteint d’une
kératite phlycténulaire bénigne, qu’il vous
sera facile de guérir en projetant sur sa cornée quelques
grains de poudre de calomel, par quelques massages à la pommade
jaune, et dont préviendrez le retour par quelques conseils d’hygiène.
D’autre part, malheur à vous, jeune débutant dans
une petite localité, si, méconnaissant le glaucome, vous
perdez un temps précieux avant d’envoyer le patient au chirurgien
oculiste, qui peut sauver l’œil par une iridectomie ou une
slérotomie précoce, tandis que la cécité devient
certaine, s’il voit le malade trop tard ; malheur à
vous, encore, si par une instillation intempestive d’atropine vous
provoquez le glaucome foudroyant !
A la polyclinique, vous constaterez qu’il est défendu de
raboter un œil granuleux tous les jours, sous peine d’entraver
le processus curatif. il en de la muqueuse palpébrale comme des
bourgeons d’une plaie en voie de cicatrisation, que le chirurgien
traite par les pansements rares pour favoriser la reconstitution de l’épithélium.
C’est la raison pour laquelle la consultation gratuite n’a
pas besoin d’être quotidienne. Nous inspirant de l’exemple
donné par les polycliniques similaires de la métropole –
à Lyon, à Montpellier et partout d’ailleurs, - nous
la ferons 3 fois par semaine ; ce qui ne nous empêchera pas,
naturellement, de recevoir et de soigner les cas urgents, comme pour les
corps étrangers de l’œil, l’ophtalmie purulente,
etc., s’ils se pressentent un jour qui n’est pas celui de
la polyclinique.
Messieurs les étudiants, de nos jours tout médecin doit
savoir faire une appréciation sommaire de la réfraction,
soit par la skiascopie, soit par l’examen à l’image
droite, qui est un plus difficile ; ne négligez pas la pratique
du choix des verres de lunettes, si vous tenez à éviter
l’humiliation d’une leçon donnée par l’oculariste.
C’est à la policlinique que vous trouverez une occasion unique
de vous exercer à ces différents modes d’investigations,
ainsi qu’au maniement de l’ophtalmoscope.
Messieurs,
Je manquerais à tous mes devoirs si je ne profitais pas de l’occasion
pour réduire à néant une légende .... tendancieuse
.... qui a été répandue dans le public algérois,
d’après laquelle, ainsi qu’il a été dit
et imprimé, dans les services cliniques, l’intérêt
du malade serait sacrifié aux besoins de l’enseignement.
Je sais bien que les étudiants ont fait justice de l’hérésie ;
mais tout le monde n’a pas suivi des cliniques, et il ne faut pas
que l’administration puisse être induite en erreur.
Ici , je devrais parler avec sévérité, mais....,
quand on tient le succès, il sied d’être généreux ;
aussi me bornerai-je à rétablir la vérité
en disant : une clinique est un service hospitalier comme un autre,
avec cette différence que, si le chef d’un service purement
hospitalier peut faire la visite et les opérations sans parler
(sauf pour l’interrogatoire du malade et la dictée de la
prescription, le professeur de clinique, au contraire, qui fonctionne
devant un public plus ou moins compétent, est tenu d’expliquer,
de justifier chacune de ses actions : diagnostic, prescription, opération.
D’ailleurs, la raison d’être d’un enseignement
clinique n’est-elle pas de monter à l’étudiant
en médecine comment il faut soigner un malade pour le guérir
le mieux et le plus vite possible ?
Pour ce qui est de la façon magistrale, elle est faite à
l’heure ou normalement les visites de l’hôpital sont
terminés et où les chefs de service qui n’ont pas
d’enseignement quittent l’établissement.
On ne saurait mieux expliquer la faveur dont jouissent les cliniques dans
le peuple – de tous les pays- qu’en rappelant les paroles
de cette bonne femme qui disait en parlant de notre regretté Professeur
Gros :
«Si je retombe malade, je veux renter dans le
service de M. Gros où j’ai été si bien soignée
.... il restait une demie heure à écouter mon estomac, devant,
par le dos, par les cotés ..... pardi ! Il fallait bien qu’il
sache exactement tout ce que j’avais, pour pouvoir l’expliquer
aux étudiants».
Messieurs, puisque nous sommes ici dans une maison d’ordre médical,
je puis me permettre de dire : Ce fut un accouchement laborieux que
l’installation matérielle de la clinique ophtalmologique
....
Mais le proverbe dit : Tout arrive à point pour qui sait attendre
....
Le travail est terminé, nous pouvons féliciter l’administration
de l’hôpital d’en être venu à bout, pour
le bien des nombreux malheureux qui attendaient avec impatience l’admission
dans nos salles.
Le pavillon Claude Bernard – que nous proposons d’appeler
dorénavant pavillon Daviel, en l’honneur de l’illustre
oculiste français auquel l’humanité doit l’opération
de la cataracte par extraction – a été ouvert au public
( femmes et enfants), le 20 janvier 1903).
Nous y avons organisé une petite salle pour l’ophtalmoscopie
et une salle d’opération provisoire où il a été
pratiqué déjà un nombre assez élevé
d ‘opérations.
Aujourd’hui nous inaugurons le pavillon Maillot pour lequel nous
proposons le nom du regretté maître de la faculté
de médecine de Paris, le professeur Panas.
Dans un instant, Messieurs, vous pourrez en parcourant les différentes
salles de ce pavillon, constater que l’administration n’a
rien négligé pour l’installation de détail :
appareils, tuyautages, aération, asepsie, etc. On peut dire que
pour le détail tout est bien.
Quant au plan d’ensemble... la vérité nous oblige
de déclarer qu’il n’en est pas ainsi. Mais chut, nous
sommes en jour de fête... il serait de mauvais goût d’insister
sur la critique .... nous nous bornerons dons à exprimer discrètement
le regret qu’on n’ait pas cru devoir adopter le plan d’ensemble
de M. Voinot, architecte de l’hôpital, qui répondait
merveilleusement à tous les besoins et qui était plus conforme
aux besoins de la population, à ceux de l’enseignement et
à ceux des finances de l’hôpital....
Voilà donc la clinique magistrale d’ophtalmologie sur pied.
Certes, on la doit au ministère de l’instruction publique
qui l’a créée ; mais il ne suffit pas de décréter
la naissance d’une institution ... le décret reste lettre
morte s’il n’y a pas d’argent pour en assurer le fonctionnement,
c’est-à-dire pour le personnel, les locaux, l’outillage,
le mobilier.
Comme le l’ai dit, déjà, c’est aux délégations
financières inspirées par M. Aymes, que la clinique doit
ses moyens d’existence...
Au nom des malheureux «ophtalmiques», comme dit M. Sedan,
j’adresse à ces bienfaiteurs un respectueux hommage de gratitude.
Je dis au nom des malheureux, car – vous le savez bien messieurs
– quand nous demandons une chose avec insistance, quand nous luttons
désespérément pour la cause de l’instruction
de nos futurs médecins, c’est l’intérêt
de la chose publique que nous avons en vue et non pas notre intérêt
personnel.
L’hôpital et l’Ecole ne sont pas des institutions faites
pour assurer des avantages à telle ou telle personne, ces établissements
existent pour répondre à des besoins d’intérêt
général ; médecins et professeurs sont nommés
pour en assurer le fonctionnement.
Messieurs les étudiants, il ne reste plus qu’à nous
mettre à l’œuvre pour travailler ensemble, ayant le
même objectif : soulager ceux qui souffrent, améliorer
les conditions de la santé publique, et faire progresser la science,
qui est la source du bien être physique et moral d’un peuple ;
car une nation vigoureuse et instruite est un peuple fort qui ne craint
personne.
/.../
Sur les bancs de ces écoles, vous êtes exercés au
culte de la vérité scientifique et de la raison ; à
l’hôpital se développe en vos cœurs l’amour
du prochain, le respect du semblable ; enfin, la distinction avec
laquelle vous remplissez vos devoirs d’externe et d’interne
est un sûr garant que, après avoir conquis le diplôme
de docteur, vous saurez tenir haut le drapeau de la dignité professionnelle,
...
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