LAVERAN Alphonse (1845-1922)

 

Alphonse LAVERANMédecin et parasitologue français né à Paris, le 18/06/1845.
1850-1856 Enfance en Algérie.
1856 Etudes secondaires au Collège Sainte-Barbe, puis au Lycée Louis le Grand, à Paris.
1863-1867 Elève de l'Ecole du service de santé militaire à Strasbourg.
1866 Nommé au concours interne de l'Hôpital civil de Strasbourg.
1867 Soutient sa thèse de doctorat en médecine sur la régénération des nerfs, puis fait un stage à l'Ecole du Val de Grâce.
1870-1871 Désigné pour les ambulances de l'armée de l'Est.
1871 Médecin aide major à l'Hôpital Saint-Martin (Hôpital Villemin).
1874 Nommé professeur agrégé des maladies et épidémies des armées.
1875 Publie un Traité des maladies et épidémies des armées. Se perfectionne dans la technique histologique et fréquente le laboratoire de Ranvier au Collège de France.
1878-1879 Nommé en Algérie à l'Hôpital militaire de Bône (Annaba), où il étudie le paludisme, puis à Biskra où il étudie le clou de Biskra. Publie en collaboration avec T. Teissier les Nouveaux éléments de pathologie et de clinique médicale, qui aura jusqu'en 1894 quatre éditions.
1880 Découvre l'hématozoaire du paludisme à l'Hôpital militaire de Constantine.
1881 Publie un opuscule : Nature parasitaire des accidents de l'impaludisme dans lequel il décrit les formes principales sous lesquelles se présente l'hématozoaire.
1882 Se rend à Rome pour étudier les paludéens de la campagne romaine. Il découvre dans leur sang le même parasite que celui trouvé à Constantine.
1884 Publie le Traité des fièvres palustres.
1884-1894 Professeur d'hygiène militaire à l'Ecole du Val de Grâce, où il crée un musée d'hygiène.
1889 Suit le cours de microbiologie de l'Institut Pasteur.
1893 Elu membre de l'Académie de médecine. Prix attribué par cette même académie : Bréant (1889).
1896 Ne pouvant obtenir de l'Armée un poste qui lui permette de poursuivre ses recherches, demande sa mise à la retraite.
1897 Entre comme chercheur bénévole à l'Institut Pasteur, où il partage avec F. Mesnil pendant plusieurs années une unique chambre de travail. Il reprend ses recherches sur les protozoaires pathogènes en les étendant à toute la série animale.
1898 Publie le Traité du paludisme.
1900-1903 S'intéresse aux rapports qui peuvent exister entre les anophèles et le paludisme. Se rend en Corse et en Camargue pour y étudier ces moustiques et examine ceux qui lui sont adressés du monde entier. Résume l'ensemble de ses travaux dans Anophèles et paludisme, paru en 1903.
1901 Elu membre de l'Académie des sciences dans la section médecine et chirurgie. Demande, à l'Académie de médecine, la création d'une Société d'assainissement de la Corse. Elle est créée en 1902 sous le nom de Ligue corse contre le paludisme.
1902 Entre au comité de rédaction des Annales de l'Institut Pasteur, où il retrouve E. Duclaux, A. Calmette, Ch. Chamberland, J.-J. Grancher, E. Metchnikoff, Ed. Nocard, E. Roux, L. Vaillard.
1903 Nommé président honoraire de la Ligue contre le paludisme en Algérie.
1904 Publie avec F. Mesnil : Trypanosomes et trypanosomiases. Devient membre du Conseil d'hygiène et de salubrité du département de la Seine.
1906 Participe à la sous-commission de l'Association scientifique internationale d'agronomie coloniale, chargée d'établir les instructions médicales et zoologiques, destinées à la mission de la maladie du sommeil au Congo français.
1907 Prix Nobel de physiologie et de médecine. Fait don d'une partie de ce prix pour transformer et équiper le Laboratoire des maladies tropicales de l'Institut Pasteur où, jusqu'à son décès, il mène de nombreux travaux sur le paludisme, les trypanosomiases, les leishmanioses.
1908-1920 Fonde avec E.Marchoux la Société de pathologie exotique dont il devient le premier président.
1919-1921 Publie en collaboration avec G. Franchini une série de notes relatives aux flagellés parasites des insectes.
18/05/1922 Décès à Paris.

Le professeur A. Calmette a écrit la nécrologie suivante dans le Bulletin de la Société de Pathologie Exotique de 1922 :

La mort de notre fondateur et Président honoraire, survenue le 18 mai, est un immense chagrin pour nous tous qui avions pour ce maître illustre une admiration profonde, mêlée de fierté patriotique et d'un religieux respect.
Pendant douze ans, à cette place, il a dirigé nos travaux avec l'autorité de son grand nom. Si notre société fut rapidement prospère, si elle s'est acquis dans le monde savant et auprès des pouvoirs publics un incontestable prestige, c'est à lui que nous en sommes redevables. Nous avons bénéficié de sa gloire.
Le deuil qui nous frappe si douloureusement est en même temps celui de l'humanité tout entière, car les travaux de Laveran, surtout sa grande découverte de l'hématozoaire du paludisme, ont puissamment contribué à améliorer les conditions d'existence des peuples.
Des millions d'hommes lui devront de pouvoir vivre, travailler, exploiter les richesses du sol dans les régions tropicales où ces richesses étaient jadis inaccessibles pour eux. Grâce à lui, d'immenses territoires sont désormais ouverts à la colonisation. Avant lui, personne n'avait soupçonné le rôle pathogène des hématozoaires, de sorte qu'il n'est pas exagéré de dire que l'oeuvre de Laveran apparaît aujourd'hui comme la plus importante en médecine et en hygiène après celle de Pasteur.
Cette oeuvre, admirable dans son unité et dans sa continuité, Laveran lui-même en a décrit la genèse et l'harmonieux développement dans la conférence qu'il dut faire à Stockholm lorsque l'Académie Suédoise des Sciences lui attribua le prix Nobel de Médecine, en 1907.

Il est impossible de narrer avec plus de vérité et de simplicité l'histoire d'une des plus grandes découvertes des temps modernes :
En 1878, nous dit-il, après avoir terminé mon temps d'agrégation à l'Ecole de médecine militaire du Val de Grâce, je fus envoyé en Algérie et chargé d'un service à l'hôpital de Bône. Un grand nombre de mes malades étaient atteints d fièvres palustres et je fus naturellement amené à étudier ces fièvres dont je n'avais observé en France que des formes rare et bénignes.
J'eus l'occasion de faire l'autopsie de sujets morts de fièvre pernicieuse et d'étudier la mélanémie, c'est-à-dire la formation du pigment noir dans le sang des sujets atteints de fièvres palustres. La mélanémie avait été décrite par plusieurs observateurs, mais on n'était fixé ni sur la constance de cette altération dans le paludisme, ni sur les causes de la production du pigment.
Je fus frappé des caractères particuliers que présentaient les grains de pigment, en particulier dans les capillaires du foie et des centres cérébro-spinaux, et je cherchai à poursuivre, dans le sang des malades atteints de fièvre palustre, l'étude de la formation du pigment. Je trouvai dans le sang des leucocytes plus ou moins chargés de pigment, mais à côté des leucocytes mélanifères, des corps sphériques pigmentés, de volume variable, doués de mouvements amiboïdes, libres ou accolés à des hématies, des corpuscules non pigmentés formant des taches claires dans les hématies ; enfin des éléments pigmentés en forme de croissants attirèrent mon attention ; je supposai dès lors qu'il s'agissait de parasites.
En 1880, à l'hôpital militaire de Constantine, je découvris sur les bords des corps sphériques pigmentés, dans le sang d'un malade atteint de fièvre palustre, des éléments filiformes ressemblant à des flagelles qui s'agitaient avec une grande vivacité en déplaçant les hématies voisines ; dès lors je n'eus plus de doutes sur la nature parasitaire des éléments que j'avais trouvés ; je décrivis les principaux aspects sous lesquels se présente l'hématozoaire du paludisme, dans des notes adressées à l'Académie de Médecine et à l'Académie des Sciences (1880-1882) et dans un opuscule intitulé :
Nature parasitaire des accidents de l'impaludisme, description d'un nouveau parasite trouvé dans le sang des malades atteints de fièvre palustre, Paris 1881.
Ces premiers résultats de mes recherches furent accueillis avec beaucoup de scepticisme.
En 1879, Klebs et Tommasi Crudeli avaient décrit, sous le nom de Bacillus malariae un bacille trouvé dans le sol et dans l'eau des localités palustres et bon nombre d'observateurs italiens avaient publié des travaux confirmatifs de ceux de ces auteurs.
L'hématozoaire que je donnais comme l'agent du paludisme ne ressemblait pas aux Bactéries ; il se présentait sous des formes singulières ; il sortait en un mot du cadre des microbes pathogènes connus, et beaucoup d'observateurs, ne sachant où le classer, trouvèrent plus simple de mettre en doute son existence.
en 1880, la technique de l'examen du sang était malheureusement très imparfaite, ce qui contribua à prolonger les discussions relatives au nouvel hématozoaire. Il fallut perfectionner cette technique et inventer de nouveaux procédés de coloration pour mettre en évidence la structure de l'hématozoaire.

Les recherches confirmatives des miennes, rares d'abord, se multiplièrent de plus en plus ; en même temps qu'on découvrait, chez différents animaux, des parasites endoglobulaire ayant une grande analogie avec l'hématozoaire du paludisme. En 1889, mon hématozoaire avait été retrouvé dans la plupart des régions palustres ; on ne pouvait plus mettre en doute ni son existence, ni son rôle pathogène.
Avant moi, de nombreux observateurs avaient cherché sans succès à découvrir l'agent du paludisme ; j'aurais échoué également si je m'étais contenté d'examiner l'air, l'eau et le sol des localités palustres comme on l'avait fait jusqu'alors ; j'ai pris comme base de mes recherches l'anatomie pathologique et l'étude in vivo du sang palustre, et c'est ainsi que j'ai pu arriver au but.
Après la découverte du parasite du paludisme dans le sang des malades une importante question restait à résoudre : à quel état l'hématozoaire existait-il dans le milieux extérieur et comment l'infection se faisait-elle ? La solution de ce problème a nécessité de longues et laborieuses recherches.

Après avoir tenté vainement de déceler le parasite dans l'air, dans l'eau ou dans le sol des localité palustres, et de le cultiver dans les milieux les plus variés, je suis arrivé à la conviction que le microbe se trouvait déjà en dehors du corps de l'homme, à l'état parasitaire, et très probablement à l'état de parasite des moustiques.
J'ai émis cette opinion dès 1884 dans mon Traité des fièvres palustres et j'y suis revenu à plusieurs reprises.
En 1894, dans un rapport au congrès international d'hygiène de Budapest sur l'étiologie du paludisme, j'écrivais : Les insuccès des essais de culture m'ont conduit à croire que le microbe du paludisme vivait dans le milieu extérieur à l'état de parasite et j'ai soupçonné les moustiques qui abondent dans toutes les localités palustres et qui jouent déjà un rôle très important dans la propagation de la filariose ». Cette opinion sur le rôle des moustiques était considérée à cette époque, par la plupart des observateurs, comme très peu vraisemblable.
Ayant quitté les pays palustres, il ne me fut pas possible de vérifier l'hypothèse que j'avais faite. C'est au Dr Ronald Ross que revient le mérite d'avoir démontré que l'hématozoaire du paludisme et un hématozoaire des oiseaux très voisin de Hoemamaeba malariae accomplissaient chez des Culicides plusieurs phases de leur évolution et étaient propagés par ces insectes.

R. Ross, dont les belles et patientes recherches ont été récompensées très justement, en 1902, par le prix Nobel de médecine, a bien voulu reconnaître, dans plusieurs de ses écrits, qu'il avait été utilement guidé par mes inductions et par celles de P. Manson.
Aujourd'hui, les transformations que subit l'hématozoaire du paludisme dans les moustiques du genre Anopheles sont bien connues et aucun doute n'est plus possible sur le rôle de ces insectes dans la propagation du paludisme.
Avant la découverte de l'hématozoaire du paludisme, on ne connaissait aucun hématozoaire endoglobulaire pathogène ; aujourd'hui, les Hoemocytozoa constituent une famille importante par le nombre des genres et des espèces et par l rôle que quelques-uns de ces Protozoaires jouent en pathologie humaine ou vétérinaire.
L'étude des hématozoaire endoglobulaires, en portant l'attention des médecins et des vétérinaires sur l'examen du sang dans les régions intertropicales, a préparé la découverte des maladies à trypanosomes qui constituent, elles aussi, un nouveau et très important chapitre de la pathologie.
La connaissance de ces agents pathogènes nouveaux a jeté une vive lumière sur un grand nombre de questions naguère obscures. Les progrès réalisés montrent une fois de plus combien juste est le célèbre axiome formulé par Bacon :
Bene est scire, per causas scire. »

J'ai tenu à reproduire ces pages. Tout commentaire, toute analyse en eussent altéré l'immortelle beauté.
Les autres travaux que Laveran a tous poursuivis dans son laboratoire de l'Institut Pasteur sur les protozoaires sanguicoles, et particulièrement sur les trypanosomiases, n'ont fait qu'accroître sa renommée d'investigateur scrupuleux, persévérant, sagace et de parfait technicien.
Notre Bulletin eut la primeur de quelques-uns d'enter eux. Beaucoup ont été faits avec son excellent collaborateur le professeur Mesnil, dont l'élection à l'Académie des Sciences fut sa dernière joie.
Quelques semaines avant sa mort, alors que, depuis longtemps, il ne se faisait aucune illusion sur l'issue inexorable de la maladie dont il se sentait atteint, il travaillait encore, gardant par son fidèle Léon Breton et par son élève le Dr Franchini le contact avec son laboratoire où il 'avait plus la force d'aller.
La vie de Laveran fut toute de labeur. Son histoire se confond avec celle de ses travaux. Ceux d'entre nous qu'il honorait de son amitié savaient que, sons des dehors un peu réservés et distants, il cachait une grande sensibilité d'âme. Il avait un caractère d'une inflexible droiture, une parole lente et réfléchie, avec des mots toujours justes que n'accompagnait aucun geste solennel. Sa physionomie, son regard clair, reflétaient la sérénité et l'honnêteté de son intelligence. Il entourait ses recherches d'une discrétion silencieuse, jusqu'au moment où il se décidait à les publier.
Les journalistes frappaient vainement à sa porte. Il n'accordait jamais d'interviews. Aussi le public le connaissait-il à peine et il n'en avait cure !
Longtemps il a souffert de l'indifférence, de l'hostilité ou du dédain avec lesquels on accueillait ses découvertes. L'ignorance et l'ingratitude des chefs militaires qui lui barraient obstinément l'accès des plus hauts grades de l'armée lui furent surtout pénibles. Mais il eut sa revanche, et combien glorieuse ! L'Institut Pasteur lui offrit un laboratoire, l'Académie des Sciences, la Royal Society » de Londres, toutes les Associations scientifiques du monde s'empressaient de l'accueillir et de l'honorer. L'Institut Carolin lui attribuait le prix Nobel et l'Académie de Médecine voulait qu'il fût le Président de son Centenaire !
Les savants de l'avenir réserveront à sa mémoire d'encore plus grands hommages car son oeuvre apparaîtra plus magnifique et plus féconde avec le recul des siècles.
Pour ce qui est de nous, mes chers Collègues, qui formions, avec l'admirable compagne de notre Maître, avec sa soeur qu'il adorait, et avec l'Institut Pasteur, sa vraie famille, le nom immortel de A. Laveran restera la raison d'être de notre existence. Son esprit demeurera près d nous. Pour la foule de nos successeurs qui, dans l'avenir, auront à moissonner les récoltes dont nous lui devons la semence, il restera le flambeau qu'on suit à travers les ombres pour chercher, à tâtons, la vérité !
 
A. Calmette