| Par le professeur P.
Chaulet
Depuis
l’antiquité, la tuberculose est présente dans le bassin
méditerranéen : en témoignent les séquelles
de tuberculose du rachis sur une momie égyptienne de la XXIème
dynastie, ainsi que les traces d’établissement "sanatoriaux"
pour phtisiques en Egypte 1000 ans avant l’ère chrétienne.
Pendant toute la période qui s’étende du 8ème
au 19ème siècle, les migrations humaines entre las pays
du Maghreb et ceux du moyen orient, l’arrivée au Maghreb
des réfugiés de l’Andalousie ont favorisé en
Algérie à la fois l’entretien de la maladie et la
diffusion des connaissances empiriques de l’époque.
La période coloniale
Au début de la période coloniale, les médecins français
ignoraient la tuberculose présente chez les Algériens. En
1932, Maillot écrit : "Un cas de phtisie est une rareté
pathologique". Cette opinion reprise et amplifiée par Broussais,
fera partie du discours médical dominant jusqu’en 1890. On
l’attribue au climat tempéré de la cote algérienne.
Alger devient une station de cure climatique, à l’instar
de la cote d’azur et de la Sicile. C’est à cette époque
que datent les "cottages" construits sur les collines de Mustapha
"supérieur", l’hôtel Saint Georges (El Djazair),
l’hôtel Splendid (actuellement inclus dans les locaux du lycée
international Cheikh Bouamama) réservés aux touristes et
curistes anglais des classes aisées. Cette mode touche aussi d’autres
catégories sociales : des pensions plus modestes sont ouvertes
au niveau du chemin du Telemly et de l’avenue Debussy, tel l’hôtel
pension Victoria, où Karl Marx séjourne de févier
à mai 1882, envoyé par les médecins londoniens pour
soigner une pleurésie purulente.
Mais derrière la façade touristico-climatique, la tuberculose
progresse dans la population algérienne. Dès 1844, Ferrus
observe des cas de tuberculose cavitaire chez les indigènes. Et
en 1968, à l’époque des grandes famines qui ont touché
toutes les campagnes algériennes, Masse constate : "Il
y a des phtisiques parmi les Arabes. Nous avons pratiqué dans trois
provinces d’Algérie … nous avons trouvé la phtisie
partout où nous avons pu la rechercher." La paupérisation
des campagnes, consécutive à la politique coloniale de cantonnement
et de refoulement, puis l’exode des travailleurs vers les centres
urbains ou comme réserve de main-d’œuvre agricole, autour
des zones de colonisation contribuent à disséminer la maladie.
Vidal, puis Brault au début du siècle soulignent les ravages
causés par la tuberculose, liés "à la détérioration
des conditions de vie des algériens." En 1905, au Congrès
International de la Tuberculose, Gillot et Grespin fournissent les preuves
de la gravité du fléau. Le nombre et le taux des malades
sont plus élevés dans les centres urbains que dans les zones
rurales. La morbidité et la mortalité par tuberculose sont
quatre fois plus élevées chez les "européens
d’Algérie". Entre 1920 et 1948, les mêmes proportions
sont retrouvées. Parmi les milliers de malades anonymes, certains
sont célèbres, ainsi :
- Mohamed BELOUIZDAD, mort en sanatorium en 1952
- L’écrivain Albert CAMUS
- Le président Mohamed BOUDIAF traité et opéré
pour tuberculose en 1950
On trouve trace de la tuberculose dans l’histoire des familles,
comme dans les romans algériens, ainsi que dans la littérature
"orale", dans les poèmes chantés dans la steppe
comme dans les témoignages recueillis en Kabylie sur les anciens
émigrés revenus tuberculeux.
Entre 1938 et 1954, l’incidence annuelle de la tuberculose (toutes
formes confondues) est de 400 à 500 cas pour 100 000 habitants,
soit 30 000 nouveaux cas par an, et la prévalence de 60 000
cas, dont la moitié sont des cas contagieux. La permanence de ces
chiffres s’explique par le faible impact des moyens de lutte contre
la tuberculose disponibles et engagés, dans une population qui
compte 6,5 millions d’individus en 1936 et 9 millions en 1954 :
la moitié des malades atteints de tuberculose meurent dans les
trois ans qui suivent le début de la maladie. En effet à
part les conseils d’hygiène et les traitements symptomatiques
prodigués aux malades qui peuvent avoir un accès à
un médecin, la population algérienne ne bénéficie
d’aucune mesure de prophylaxie de masse. La vaccination BCG est
faite à titre individuel (et parfois expérimental avec du
BCG tué)
Il faudra attendre "la campagne internationale contre la tuberculose"lancée
par l’OMS et le fond international de secours de l’enfance,
après la deuxième guerre mondiale, pour que la vaccination
BCG s’applique à la majorité des enfants algériens
entre 1949 et 1962.
Dans les villes la priorité est donnée au traitement individuel
des malades par la collapsothérapie au besoin complétée
par des "sections de brides" ou par la chirurgie. Les malades
sont hospitalisés dans quelques services hospitaliers spécialisés
à Alger, Oran, Constantine puis entre 1946 et 1950 à Miliana,
Sétif, Sidi Bel Abbes, Tizi Ouzou. Les plus fortunés partent
en sanatorium en France, bien que les spécialistes aient démontré
que la collapsothérapie est aussi efficace en Algérie qu’en
France.
Les insufflations d’air dans la cavité pleurale, faites une
à deux fois par mois, ont pour but d’entretenir le pneumothorax
jusqu’à cicatrisation des lésions, ce qui prend deux
ans au minimum, 3 à 5 ans en moyenne. Ces insufflations ont lieu
dans les cabinets privés spécialisés, ou dans les
dispensaires, crées uniquement dans les grands centres urbains,
entre les deux guerres mondiales.
La chronologie de la création des dispensaires et leur implantation
géographique montrent bien les limites de leur action potentielle.
A Alger, se sont crées successivement :
- en 1919, le dispensaire de la rue de Metz à Belcourt
- en 1923, celui de la rue Lazerges à Bab El Oued
- en 1929 celui du centre Lucien Raynaud au Ruisseau
- en 1934, le dispensaire Léon Bernard, dans le sous-sol du pavillon
Laennec à l’hôpital Mustapha
- En 1936, le dispensaire Rist, annexe au service des tuberculeux de
l’hôpital Birtraria et celui du boulevard de Verdun, à
la Casbah, crée par la croix rouge française, initialement
pour les anciens combattants de la guerre 1914-1918.
A Oran et Constantine en 1924, puis beaucoup plus tard à Annaba,
à Sétif et Skikda sont ouverts des dispensaires antituberculeux
d’efficacité inégale.
Mais dans les conceptions médicales de l’époque, le
sanatorium reste l’élément clef du dispositif de prise
en charge des malades pour lequel se mobilise dès 1923, l’Association
Algérienne contre la Tuberculose, devenue plus tard, vers 1932,
"Association des Sanatorium Populaires d’Algérie et
de Lutte Antituberculeuse", en vue de faire pression sur les pouvoirs
publics, le premier objectif de l’association, en 1934, sera la
construction du sanatorium de Rivet (Meftah).

Sanatorium de Meftah
Le sanatorium de Rivet (aujourd’hui hôpital de Meftah) est
construit entre 1936 et 1939, réquisitionné par les armées
alliées de 1940 à 1945, il n’ouvrira ses portes et
ses 200 lits qu’en 1946, hospitalisant chaque année jusqu’en
1964, 200 à 400 malades pour des durées de séjour
allant de 8 à 12 mois. Le centre d’hospitalisation des tuberculeux
militaires de Miliana est transféré aux civils. Sur l’initiative
de l’assemblée algérienne de 1947, un hôpital
spécialisé pour les tuberculeux est construit à Béni
Messous, entre 1948 et 1950. Pourquoi ce lieu ?
Cet emplacement libéré se prêtait à la construction
d’un hôpital pavillonnaire en matériaux légers,
avec un système de "galeries de cure" et de communications
par longs corridors, réminiscence de l’architecture sanatoriale.
Ces services, dont certains sont encore consacrés à la pneumo-phtisiologie
seront le noyau central de l’actuel CHU Béni Messous, crée
en 1971. L’hôpital de Béni Messous accroît les
capacités d’hospitalisation pour les malades qui consultent
à Alger, s’ajoutant aux lits de l’hôpital Mustapha
et de l’hôpital Birtraria. Cependant,chaque année entre
1950 et 1954 , 1500 tuberculeux sont refusés faute de place à
la consultation Léon Bernard de l’hôpital Mustapha
. Au début des années 50, un sanatorium est construit au
Djebel Belloua, près de Tizi Ouzou.
Pour les enfants, la situation a lentement évolué. Au foyer
privé "Lucien Raynaud" ouvert à El Biar en 1925,
servant "d’œuvre Grancher" c’est-à-dire
l’hébergement temporaire à des enfants soumis au risque
d’infection, s’ajoutent préventoriums et aériums,
organisés ou réorganisés après 1946 :
- Le préventorium de Cap Matifou ouvert en 1930, réquisitionné
par la marine en 1940 et transféré à Jean Bart
pour y constituer un aérium marin (aujourd’hui siège
de l’école nationale de santé publique).
- Un aérium de montagne est construit par la croix rouge à
Chréa.
- Un préventorium est prévu à Château Béraud,
près d’El Achour.
L’équivalent existe à l’Est :
- Le préventorium de la Calle, disparu en 1940.
- Et en 1948 l’aérium d’altitude de Bugeaud (Séraïdi)
- Mais surtout, l’Orphelinat Municipal d’Alger, est agrandi
et transformé en un sanatorium interdépartemental pour
les enfants des deux sexes (siège actuel des services de Pédiatrie
et de la Maternité au CHU Béni Messous)
Dans ce contexte, marqué par le grand nombre de malades et la
limitation des moyens d’hospitalisation et de traitement, la découverte
de l’isoniazide en 1953 marque une nouvelle étape et le début
d’un grand espoir pour les malades. Ce médicament, associé
au PAS et à la streptomycine, permet de guérir les malades
sans recours à la collapsothérapie qui est abandonnée
progressivement en Algérie comme ailleurs, entre 1956 et 1960.
A partir de 1960, une meilleure connaissance des médicaments permet
de prescrire une chimiothérapie triple et associée à
tous les malades reconnus. Mais elle dure encore 18 à 24 mois,
elle n’est pas gratuite, et tous les malades n’ont pas accès
ni au diagnostic, ni aux médicaments. Même lorsque le traitement
est prescrit dans les dispensaires antituberculeux, il n’est pas
supervisé, et il est mal contrôlé, car le traitement
ambulatoire n’est considéré trop souvent que comme
un "pis aller". Bien plus, les conceptions sanatoriales ont
la vie dure dans l’esprit des médecins : la cure de
repos reste un dogme intangible, des cliniques privés pour tuberculeux,
conventionnées avec la sécurité sociale (introduite
en 1947) ou créées par elle, s’ouvrent dans les villes :
à Constantine, Oran, Alger (clinique du Beau Fraisier, clinique
Bel Air à El Biar, clinique du Val d’Hydra, devenue sanatorium
Malika Gaïd et actuellement siège de l’INSP) entre 1954
et 1960. Pour obliger les malades hospitalisés au moins 3 mois
à respecter la cure de repos, les médecins imaginent d’administrer
le PAS en perfusion IV, pendant 3 heures tous les matins.
Cependant, au niveau international, les idées changent. Une nouvelle
conception de la lutte antituberculeuse, fondée sur des programmes
nationaux, est formulée en 1964 dans le 8ème rapport technique
des experts OMS. Alors qu’auparavant, la vaccination BCG, était
la méthode d’action de masse, le traitement étant
hors de portée des pays pauvres, la chimiothérapie standardisée
et ambulatoire devient la méthode de choix, qui permet à
la fois de guérir les malades et de prévenir la transmission
de la maladie dans la collectivité, à un coût abordable.
La vaccination par le BCG n’a plus qu’un rôle limité
à la prévention de la tuberculose chez les enfants.
L’Algérie indépendante
Cette orientation est adoptée immédiatement par l’Algérie
nouvellement indépendante. Alors que se met en place une nouvelle
organisation du système de santé. Un programme national
antituberculeux est progressivement élaboré et appliqué,
entre 1966 et 1972 appuyé par des recherches menées sur
le terrain par des médecins algériens. Détection
prioritaire des cas contagieux dans tous les secteurs sanitaires équipés
d’un laboratoire de microscopie. Chimiothérapie ambulatoire
pendant 12 mois de tous les cas reconnus, vaccination BCG de tous les
nouveau-nés sont les mesures techniques de base de ce programme.
En fonction des progrès des connaissances, on introduira en 1969
la chimiothérapie intermittente directement supervisée deux
fois par semaine dans le traitement de 12 mois puis, en 1980, on généralisera
la chimiothérapie de courte durée, réduisant la durée
totale de traitement à 6 mois, grâce à l’apport
de la rifampicine et du pyrazinamide.
Depuis 1967, le traitement est gratuit pour les malades. Les anciens centres
hospitaliers spécialisés ont disparu, faisant place à
des CHU comportant plusieurs spécialités ou à des
hôpitaux de secteurs sanitaires.Les anciens dispensaires antituberculeux
sont intégrés au réseau des structures sanitaires
extra-hospitalières, et se transforment en consultations de référence
pour la tuberculose et les autres maladies respiratoires. Il faut noter
au passage que ce n’est qu’en 1993 que l’OMS recommandera
une nouvelle stratégie contre la tuberculose, ou stratégie
de DOTS, fondée sur l’intégration des activités
de lutte antituberculeuse dans les structures existantes et sur l’application
de la chimiothérapie de courte durée sous supervision directe.
Aujourd’hui, avec ses 30 millions d’habitants, l’Algérie
détecte et traite la grande majorité de ses malades tuberculeux,
gratuitement. Le nombre de ces malades est en moyenne de 13000 à
14000 par an depuis 1995, nombre pratiquement constant malgré l’accroissement
de la population. La tendance générale, depuis 30 ans est
au déclin des taux de morbidité tuberculeuse qui sont passés
de 120 cas pour 100 000 habitants en 1970 à moins de 45 cas pour
100 000 habitants par an durant la période 1995-1998.
L’histoire de ce changement observé
en Algérie comme dans le reste du monde au cours de la seconde
moitié du 20ème siècle, méritait d’être
esquissée.
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