Santé Algérie Algérie

Sommaire
Page d'accueil
Présentation du site
La bibliothèque de Santé Maghreb
Les éditos du professeur Abid
Communications scientifiques
Histoire de l'Algérie médicale
Agenda scientifique algérien
Point de vue
Revues et ouvrages médicaux
Associations algériennes de la santé
Annuaire de la santé en Afrique
Forum de la santé en Afrique
Qui contacter ?


Point de vue

Des maladies vénériennes, de la prostitution
et du mythe des Ouled Naïl dans l’Algérie coloniale

Par L. Abid - Professeur à la faculté de médecine d’Alger
(12 janvier 2007)

Les maladies vénériennes actuellement appelées maladies sexuellement transmissibles (MST) ou infections sexuellement transmissibles (IST), sont des maladies infectieuses qui requièrent pour leur transmission des contacts interhumains étroits, comme ceux que réalisent les rapports sexuels. Cette particularité a impliqué et implique encore que des considérations morales se mêlent aux considérations médicales dans la prévention et le traitement du " péril vénérien « Ceci a entraîné, au 19ème siècle, l’institution par l’armée d’occupation d’un réglementarisme de la prostitution au triple prétexte de sauvegarde de l’ordre public, de la morale et de l’hygiène publique ; la prostituée étant celle par qui le péril vénérien se propage.

Selon Fodéré, « Dans les villes où il y a garnison et beaucoup de célibataires par état ou par nécessité, la prostitution devient une sorte de mal nécessaire qu’on est obligé de tolérer pour en éviter un plus grand encore ; mais qu’il est indispensable de la soumettre à des dispositions constantes de garantie envers le public, sous le rapport de la santé et du bon ordre, afin qu’elle soit le moins nuisible possible. Cette nécessité de la prostitution une fois admise, on voit que ce sujet est capable d’offrir un grand intérêt au médecin observateur, sous le rapport de la morale, de la législation, de l’hygiène publique et de la population ».

Qu’en était-il de la prostitution à Alger avant l’arrivée des troupes françaises ? Très peu d’écrits à ce sujet, mais elle existait certainement comme elle l’était dans toutes les sociétés depuis les temps les plus reculés. Selon le père don Diego de Haedo la prostitution existait dans la ville d’Alger au XVIème siècle et selon E.-A. Duchesne le nombre des filles publiques à Alger était estimé entre 300 et 500 à l’arrivée des troupes françaises en 1830 : « Il y avait des Mauresques, des Arabes, des négresses, mais il n’y avait pas de Juives autorisées. Les femmes publiques étaient enfermées dans des maisons, particulières et divisées en diverses classes dont chacune avaient ses prix ; elles ne pouvaient sortir sans la permission du mézouar.

Un fonctionnaire particulier, nommé Mezouar, avait la police des maisons de bains et des lieux de prostitution ; il était, en outre, chargé de faire exécuter les jugements criminels.

C’était le grand bailli ou le lieutenant général de la police ; …et il était chargé spécialement de la surveillance des femmes qui faisaient métier de la prostitution… C’était toujours un Maure qui occupait ce poste de mézouar, lucratif mais des plus abhorrés, car il faisait aussi, office de bourreau chargé de faire pendre, étrangler ou noyer, les criminels des deux sexes». Les filles publiques étaient tenues d’habiter des quartiers spéciaux situés à la partie moyenne de la Casbah : Bir-Roumana, rue du Loc d’or, rue de la Girafe ; Bir Djebbah, rue du Palmier, rue du Scorpion ; Hamman fruita, rue du Chêne. Le mézouar tenait la liste des filles et percevait une redevance mensuelle qui était de 2 douros d’Espagne pour les plus jolies filles et de 3 boudjoux pour les autres. Le mézouar avait en outre la permission de faire, un certain nombre de fois par année, une sorte d’exhibition de ses administrées dans des bals publics. Le mézouar achetait ces avantages au prix d’une redevance annuelle, et il versait dans les caisses du Dey une somme dont la quotité était fonction du nombre de filles publiques à sa charge et soumises à sa taxe.

« Le mézouar avait intérêt à voir ce nombre s’accroître ; en conséquence ; il faisait rechercher par ses agents les femmes réputées honnêtes dont la conduite était suspecte ; et s’il pouvait prouver devant le cadi qu’elles étaient tombées en faute, elles étaient, inscrites sur le livre du mézouar et tenues de payer la taxe ». Avant 1830 les filles publiques avaient deux bains particuliers, qui étaient Hammam Fruita, rue du Chêne, et Hammam Jotto, rue des Marseillais. La charge de mézouar a toujours était dévolue à un homme et ce n’est qu’avec l’arrivée des français que vont apparaître les tenancières de maison de tolérance appelées dames de maison. Quand un individu avait contracté une maladie vénérienne avec une fille, il la signalait aux autres clients. Le vide se faisait autour d’elle, et la nécessité de rattraper sa clientèle l’obligeait à suivre la diète rigoureuse de quarante jours qui était le seul remède efficace usité en pareil cas. Pour ce qui est des mœurs dans le Sud, selon les médecins de l’époque : « Les Arabes aiment beaucoup les femmes, mais ils n’ont pas la lubricité des Maures, ils s’en tiennent à leur femme ; ceux qui sont riches ont des concubines. Il n’y a pas ou peu de filles publiques dans les tribus ; aussi il y a peu de maladies vénériennes. L’affection vénérienne est assez fréquente chez les Maures ; ils attribuent à un air frais sur les reins, etc. Ils la guérissent surtout avec les sudorifiques. »

A un degré plus élevé que la fille publique, il y avait les femmes entretenues. Selon C. Tarraud, avant la colonisation, le marché de la sexualité masculine, licite comprenait, en plus de ces filles publiques, les femmes issues du marché des esclaves : femmes en provenance d’Europe de l’est et femmes d’Afrique Noire ainsi que les courtisanes ou hétaïres (femmes entretenues, lettrées parlant plusieurs langues étrangères, réservées à l’élite) et les danseuses. Ces deux dernières catégories étaient dites libres, ayant une certaine autonomie. Elles ont été mariées puis répudiées ou elles sont veuves ou divorcées. « La prostitution a lieu dans ce cas au domicile, la nuit, et est donc invisible. Ces femmes qui suivent des règles pour vivre avec les autres catégories dans la médina, mènent une vie sociale assez normale et participent à la vie de la communauté. »

Au lendemain de la prise d’Alger, l'armée française confrontée à une importante épidémie de maladies vénériennes qui se traduisit par un engorgement des hôpitaux militaires et des infirmeries régimentaires, prit la décision d’organiser et de réglementer la prostitution dans la ville d’Alger. Dès le 12 Juillet 1830 un service de salubrité est créé à Alger mais la charge du mézouar n ‘est pas supprimée, bien au contraire, elle est officialisée et obtenue par adjudication : «... Aussitôt que l’on eut pris possession du pays et en présence de troupes assez nombreuses, on sentit que, dans l’intérêt de la santé du soldat et des arrivants attirés à Alger par l’espoir d’y faire fortune, on devait réglementer la prostitution… En 1832, cette charge du mézouar fut officiellement allouée pour la somme de 2 046 Francs ce qui laisse à penser que quelques 200 femmes étaient nécessaires pour couvrir la charge ».

Ce réglementarisme de la prostitution, défendu en France par Parent-Dûchatelet, va diviser les prostituées en plusieurs catégories, dont les deux principales sont la femme en carte et la femme en maison de tolérance. La première est une femme qui exerce son métier à son domicile et dépendant de la police municipale. Des règlements spéciaux lui interdisaient d’habiter certains quartiers, de sortir de chez elle à certaines heures, de fréquenter certaines rues. La deuxième catégorie, la plus importante est représentée par la fille soumise qui exerce son métier dans une maison de tolérance où il lui est interdit de sortir seule, d’être toujours accompagnée lors de la visite chez le médecin ou au dispensaire. Dans ces maisons, les filles subissaient un véritable esclavage, puisqu’elles étaient tenues de se livrer à tous les individus qui se présentaient quel qu’en soit le nombre. Il s’agissait en fait de « maisons d’abatage » où elles devaient assouvir les besoins sexuels de la troupe et dans un but de rentabilité maximum elles étaient régulièrement transférées d’une maison à l’autre.

Duchesne écrit à propos de ces maisons de tolérance : « L’arrivée de notre armée et l’arrêté du 11 août 1830 ont commencé à modifier cette situation. Les lupanars se sont organisés comme en France, et l’enseignement mutuel du vice s’est trouvé constitué sous nos auspices. Les prostituées indigènes ont appris et pratiqué ces raffinements de débauche des filles publiques étrangères avec lesquelles elles se sont trouvées en contact, soit ; dans les maisons de tolérance, soit au dispensaire, ou bien elles ont dû se prêter à tous les goûts dépravés que leur apportèrent nos jeunes soldats, il faut même le dire, nos jeunes officiers. Le vin, le rhum et l’absinthe ont fait le reste ». En fait ces lupanars étaient des locaux vétustes situés dans des quartiers crasseux à l'hygiène plus que sommaire, ceci sans parler de la législation draconienne en vigueur : toutes les fenêtres et les volets devaient être clos et cadenassés, la porte donnant accès à l'établissement devait être équipée d'un judas, seul le numéro d'immatriculation devant figurer sur la façade ; les corridors devaient être éclairés jour et nuit, les accès aux terrasses fermés à clef et les prostitués ne devaient en aucun cas être vues de l'extérieur. Cette législation draconienne fit fleurir la prostitution de la rue, des filles dites « insoumises » qui étaient traquées tant par la police municipale que par le mézouar qui considérait cette prostitution comme une concurrence.

La situation sanitaire ne faisant que se détériorer, les maladies vénériennes décimant toujours le corps expéditionnaire, en 1835 un nouveau décret abroge le mézouar (qui est remplacé par un colon ayant les mêmes attributions et obtenant la concession toujours par adjudication), fixe les conditions d'inscription des prostituées sur un registre et le nombre de visites mensuelles obligatoires auprès du dispensaire. Ce décret plaça sous la surveillance du Commissaire de Police toutes les prostituées, et résuma toutes les obligations qui étaient imposées aux filles et aux agents chargés de les surveiller.

Voici les principaux articles de ce décret : « Nous, Intendant civil des possessions françaises dans le nord de l’Afrique ; Vu les articles 10 et 46 du titre 1er, de la loi du 19-27 juillet 1791, Considérant que l’expérience a fait reconnaître la nécessité de réviser les règlements en vigueur, concernant les filles publiques ; avons arrêté et arrêtons ce qui suit : Article 1er. Toute fille notoirement livrée à la prostitution sera inscrite par les soins du Commissaire de Police, chef du Bureau central, sur un registre tenu à cet effet audit bureau. Art. 6. À dater 1er octobre prochain, toutes les femmes publiques seront tenues de se faire visiter deux fois par mois et à quinze jours d’intervalle pour faire constater leur état de santé. Art. 7. Cette visite aura lieu au dispensaire. Toutefois les femmes publiques qui désireraient se faire visiter à leur domicile pourront en obtenir la faculté en payant une rétribution extraordinaire de 3 francs par visite, à titre d’honoraires, en faveur du médecin.Art.11. Les filles publiques visitées au dispensaire et reconnues atteintes de maladies vénériennes seront retenues dans cet établissement pour y être mises immédiatement en traitement. Quant à celles qui seraient visitées dans leur domicile et qui se trouveraient dans le même, cas, elles seront conduites au dispensaire par les soins du Commissaire de Police. Art. 12. Pour subvenir aux dépenses qui résulteront tant de la visite que du traitement des femmes publiques, il sera payé pour et par chacune de ces femmes, au moment de la visite, une rétribution de 5 francs, soit 10 francs par mois. Art.22. Nulle fille publique ne pourra, non plus, sortir de la ville pour se rendre dans les tribus environnantes, sans une permission écrite du Commissaire de Police, chef du Bureau central ; la même permission leur sera nécessaire pour aller aux fêtes qui seraient données soit dans l’intérieur, soit à l’extérieur de la ville. Art 24. La rétribution à payer pour chacune des filles dont la demande sera faite reste fixée, pour l’extérieur, à 10 francs, et pour l’intérieur, à 5 francs ».

En se cachant derrière le subterfuge du mal nécessaire, les médecins et les autorités de l’époque, après s’être arrogé le droit d’autoriser, organiser et réglementer la prostitution essayèrent de trouver des raisons au nombre de filles publiques, trois plus élevé à Alger qu’à Paris : « L’institution des filles publiques est une plaie de notre organisation sociale, une nécessité malheureuse à laquelle il faut, se soumettre ; mais le nombre de ces femmes est si disproportionné à Alger,…lorsqu’on considère qu’on en compte plus de 300 sur 25,000 habitants, tandis que Paris n’en a que 4,000 pour 900,000 habitants, il est permis d’espérer qu’avec une administration loyale et protectrice on en ramènera plusieurs dans le devoir, en même temps qu’on pourra préserver la santé publique ».

Nombre et origine des filles publiques d’Alger (1838-1851)

 

Tableau établi à partir des données du dispensaire d’Alger


Pour les filles publiques françaises et étrangères, les arguments avancés étaient que « beaucoup étaient déjà cartées en France ; d’autres, entraînées à la suite de l’armée puis abandonnées par leurs amants militaires, et pour échapper à la misère, ont pris le parti de se faire inscrire parmi les filles publiques ». Pour le grand nombre de filles indigènes, même si la misère est citée en premier, comme le signale le capitaine Pelissier : « Les propriétaires dépossédés reçurent en 1831, sous 1e gouvernement du général Berthezène, une indemnité équivalente à six mois de loyer de leurs biens. Depuis cette époque la masse de ces infortunées s’est prodigieusement accrue. Or, les indemnités qui leur sont dues s’élèvent dans ce moment à 120,000 fr. de rente. On conçoit toute la gêne qu’une pareille somme, enlevée annuellement à quelques familles peu aisées pour la plupart, a dû y laisser, en échange, de misère et de désespoir. Cependant personne n’a voulu pénétrer le secret de tant de douleurs. De pauvres enfants tendent la main, au coin des rues, aux humiliants secours de l’aumône. De malheureuses filles destinées naguère à la chasteté du nœud conjugal sont livrées par là faim à la prostitution, et personne ne s’enquiert de la cause de ces misères », on essaya quand même de trouver d’autres causes tels que, l’influence du climat, un relâchement extrême dans les mœurs, une répugnance instinctive de la femme pour les travaux manuels, le manque absolu de principes religieux, et la grande facilité accordée aux Maures de répudier leurs femmes ! « Les Mauresques plongées dès l’enfance dans la plus grande oisiveté ne rêvent qu’amour et toilette ; elles sont continuellement occupées de leur personne. Elles n’ont d’ailleurs aucun plaisir, aucunes distractions, aucun genre de récréation que nos femmes d’Europe peuvent se donner ; elles ne peuvent donc songer qu’à l’amour, c’est le seul mouvement de leur existence, la seule pâture qui soit permise à leurs facultés, à la surabondance de vie qui les tourmente dans leur retraite ; aussi concentrent-elles tout leur être sur ce point ».

Ici l’auteur distingue la femme mauresque aux mœurs dissolues de la femme arabe pure comme la plupart des auteurs de l’époque qui opposaient les Arabes, peuple féodal, " très grand par ses origines et par ses mœurs, portant sur son visage, comme un air de noblesse, la beauté même de sa destinée ", et les Maures, petit peuple d'artisans, de rentiers et de scribes, " très bourgeois, un peu mesquin dans ses mœurs, élégant, mais sans grandeur ".

Le dernier argument était également « la précocité de la puberté en Afrique ». Cet argument permettait d’ailleurs de fermer les yeux et d’abuser de fillettes de douze à quinze ans dans ces maisons de tolérance. Ainsi le docteur Duchesne, chargé de mission en 1851 dans la province d’Alger et Membre du Conseil d’Hygiène publique et de Salubrité pour qui « la prostitution était une nécessité malheureuse à laquelle il fallait se soumettre », décrivant le rôle du mézouar dans Alger avant 1830 concluait que « Notre invasion a mis un terme à ces actes barbares », par contre pour la prostitution des mineures qui se développait aux premières années de l’occupation française, il écrit : « Quant aux filles mineures, il y aurait certainement là une importante distinction à faire. …certaines indigènes étaient nubiles même à douze ans ; ne serait-il donc pas injuste d’appliquer nos lois françaises à celles qui auraient favorisé la prostitution d’une Mauresque, par exemple, de treize à quatorze ans, à l’âge où elles sont quelquefois mariées ? Il est évident que pour les indigènes, au moins, il faudra baisser la limite d’âge à laquelle une jeune fille pourra se livrer à la prostitution ». Ainsi pour les médecins de l’époque, une ménarchie précoce était une condition sine qua none pour faire de la fille mauresque une prostituée.

75 ans plus tard, J. Maury écrit sur le journal Le Libertaire du 13 février 1925 un article qu’il intitule La grande pitié des petites mauresques ou le bagne d’enfants de la Casbah : « De retour d’Alger, outré de ce que j’ai vu, je tiens à vous le faire connaître… je veux vous dire la vie des malheureuses mauresques qui font le commerce de leur corps. Elles sont, hélas, en très grand nombre. Que sont-elles ? Des filles perdues par le vice et la débauche ? Non ! Perdues par la misère et la souffrance. La plupart orphelines, les autres abandonnées par leurs parents qui ne peuvent les nourrir. L’Assistance publique qui fonctionne très mal pour les Européens, ne fonctionne pas du tout pour les indigènes. Un père, une mère meurt, ils laissent des enfants qui sont abandonnés. Pour les garçons, passe encore, ils cirent les chaussures, ouvrent les portières, souvent ont des coups en guise de paiement, mais arrivent tant bien que mal à payer leur croûte et, le soir venu, pour vingt sous, vont coucher au bain maure. Mais les filles, que devienne-elles sur le pavé ? À six ans, elles mendient à la porte des restaurants, elles attendent que tout le monde soit parti pour ramasser des croûtes et les restants des assiettes.
Certains individus leur jettent des croûtes à terre, dans la poussière ou dans la boue, comme à un chien, et s’amusent de les leur voir ramasser pour les dévorer. À dix ans, pas encore formées, elles deviennent des « frotteuses », c’est-à-dire que, trop jeunes pour accomplir l’acte sexuel, elles servent tout de même de chair à plaisir pour quelques vieux dépravés qui abusent de leur misère et leur donnent quelques sous en échange. À treize ans, elles sont en « magasin », dans un quartier nommé la Casbah, dans ces locaux infects où l’air et la lumière ne pénètrent jamais. Elles se livrent au premier venu pour la somme de un franc. Oui, vingt sous ! Certaines de ces femmes m’ont avoué avoir reçu jusqu’à trente clients dans la même journée. Dans ce milieu vivent également des familles d’ouvriers indigènes et leurs enfants grandissent sous cet exemple. Les dirigeants l’ignorent, direz-vous. Non ! Et comme remède, on les brime, on les maltraite. Dans ces rues, les agents se promènent, nerfs de bœuf aux poings, et frappent pour la moindre chose. Si ces filles sont vues en dehors des casbahs, les « mœurs » les ramassent sans motif car ils touchent trois francs par arrestation et c’est la femme elle-même qui est obligée de payer. Au dispensaire où on les détient, elles vivent dans la saleté, sans hygiène, rouées de coups par les infirmières et le directeur, et mises au cachot et au pain sec pour un motif inutile. Il n’est pas rare de voir des femmes arrêtées trois fois dans la même semaine. Dame ! Cela fait neuf francs pour les mœurs, qui, pour gagner ces primes, raccrochent des jeunesses innocentes, les conduisent à l’hôtel, et là, les arrêtent en flagrant délit de racolage. Tout cela au nom de la morale et pour la gloire du pays.
Saluez, c’est la civilisation française qui passe !».

Cette civilisation qui a condamnée le harem oriental comme lieu de séquestration de la femme, a créé des lieux de dépravation, de séquestration et de confinement de la femme mauresque, inconnus jusqu alors sur la terre d’Algérie. C’est donc ainsi qu’au fur et à mesure que l’armée française occupait les villes et installait ses garnisons, dans le cadre de « la pacification » du pays, la prostitution, indissociable de la misère et de la pauvreté, était développée et rationalisée dans le cadre de ces maisons de tolérance, et comme l’écrit Wassyla Tamzali, ex-directrice des droits des femmes à l'UNESCO « Au même titre que l'utilisation de la faim comme arme de guerre, le viol massif et systématique des populations civiles femmes et enfants en temps de conflits.» est une caractéristique des armées d’occupation. Le 30 juin 1853, la commission municipale d'Alger décide que la prostitution ne pourra s'exercer uniquement qu'en maisons de tolérance, la Police Municipale devant se montrer vigilante vis à vis de la prostitution de la rue. Cette décision fera grossir la prostitution clandestine. En 1859, Alger comptait 14 maisons de tolérance, en 1905, 17 étaient réservées aux indigènes et 15 aux européens ; En 1930 l'Algérie comptait 68 maisons closes tenues par des européens, 22 dans le département d'Alger, 28 dans celui de Constantine et 18 dans celui d'Oran.

D’une manière générale les maisons closes se situaient dans les principales villes de garnison mais dans les quartiers à forte population musulmane pour éviter de choquer la population d’origine européenne. Pour Alger, outre les quartiers qui leurs étaient assignés avant l’occupation, du fait du nombre beaucoup plus important des filles, d’autres rues et quartiers de la partie haute de la casbah furent également utilisés côtoyant les habitations de la population indigène au point où l’inscription « Maison honnête » au frontispice des maisons devenait nécessaire pour indiquer la frontière à ne pas franchir. Des maisons de tolérance s ‘ouvrirent même aux alentours de la rue Bab El Oued et de la rue de Chartes où habitaient la population européenne, ce qui entraînait parfois des plaintes auprès des autorités. Une maison de tolérance fut même ouverte à la rue Renée Caillée où en 1857 on installa la première école de médecine. En 1942, la police des moeurs répertoriait 46 bordels, 79 hôtels, 600 meublés et une centaine de maisons clandestines.

Ce nombre est resté pratiquement stationnaire jusqu’à l’indépendance du pays alors qu’en Europe et en particulier en Grande-Bretagne une grande croisade était lancée dès 1869 par Joséphine Butler pour mettre fin au système de la réglementation. En France, après la décision de fermeture des maisons de tolérance à Grenoble en 1930, le mouvement abolitionniste demande l’ouverture d’enquêtes à propos des abus et sévices commis par les soldats sur les femmes employées dans les Hôtels de passe ambulants, les BMC mis en place par le commandement militaire pendant la libération du territoire à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et employant des femmes recrutées dans les colonies d’Afrique du Nord. L'époque s'y prêtait bien : à Paris, on tondait en public la tête aux « traîtresses » coupables d'avoir pratiqué la « collaboration horizontale » avec les allemands et même aux prostituées coupables d'avoir exercé le plus vieux métier du monde pour une clientèle de soldats de la Wehrmacht.

Dans ce contexte, la loi « Marthe Richard » (du nom d’une ancienne prostituée) votée en France en 1946, interdit les maisons closes, et un an après la Déclaration des Droits de l’Homme de 1948 est rédigée sous l’égide des Nations Unies, la Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui dite Convention du 2 décembre 1949.Cette convention qui vise à punir à la fois l’esclavage sexuel résultant des trafics et qui déclare « la prostitution et le mal qui l’accompagne, à savoir la traite des êtres humains en vue de la prostitution, sont incompatibles avec la dignité et la valeur de la personne humaine et mettent en danger le bien-être de l’individu, de la famille et de la communauté » n’est ratifiée par De Gaulle qu’en 1960 ( et par l’Algérie indépendante en 1963 ). L’Algérie n’est de ce fait pas concernée par ce mouvement (comme le souligne C. Tarraud, 1946 a sonné la fin des maisons closes, sauf dans les colonies car il y avait un état de civilisation inférieur dans ces pays !), mieux encore, les bordels militaires de campagne (B.M.C.), sous l’autorité de l’armée, au nombre de 9, continuaient de suivre les troupes en campagne. Ces BMC vont durer jusqu’à la période un peu après les accords d’Evian (Dans l’armée, la prostitution était traitée dans le chapitre « action psychologique en faveur de la troupe »). Durant la guerre de libération plusieurs filles prostituées, prenant conscience de leur exploitation, aidèrent le FLN en particulier durant la bataille d’Alger. L’OAS, convaincue que les souteneurs de ces maisons closes finançaient le FLN, les pris pour cibles.

…Du mythe des filles Ouled Naïl

Prévoyant d’étendre leur domination jusqu’au Sahara algérien, les autorités coloniales décident dès les années 1850 d’ « organiser des dispensaires dans ces contrées et d’établir, sous le rapport de la prostitution, les mœurs de ces tribus sahariennes ». Cette conquête des territoires du sud, rencontra bien sûr une vive résistance des populations autochtones, résistance qui sera durement réprimée aboutissant comme dans le nord du pays à l’expropriation des terres, le travail forcé, la famine et la déstructuration socioculturelle des populations arabes. Le processus de dépossession foncière des terres tribales et la fermeture des pâturages va aboutir à la clochardisation d’un grand nombre de tribus et l’on voit alors des centaines d’enfants abandonnés, garçons et filles, proposant leurs maigres bras pour un quelconque emploi, à la population européenne qui s’implantait sur leurs terres.

Souvent, ils sont vendeurs de pain, marchands ambulants, masseurs et masseuses dans les bains maures, domestiques ou simplement vagabonds, proie facile pour la police municipale pour remettre les filles aux matrones responsables de l’initiation à la danse orientale telle Fatima el coptana (Fatima la capitaine) de Bou Saada « propriétaire » d’une maison de danseuses, réputée à l’époque. Et comme au nord, l’armée va mettre en place ses BMC puis des maisons de tolérance, pour « protéger » la troupe de la propagation des maladies vénériennes. Le mythe des filles Ouled Naïl va se développer tant par l’armée coloniale que par les intellectuels français (écrivains, peintres et photographes) qui suivaient la troupe. On prétendait, à l’époque, « que les Ouled Naïl étaient des descendants des Beni Hilal. Ce peuple des Ouled Naïl d’une rare beauté aux traits fins était renommé pour ses femmes d’une grâce sans égale, danseuses qui monnayaient leurs charmes. »

Pour la construction d’une imagerie littéraire et iconographique au profit tant de l’armée que du mouvement Orientaliste qui se développait au cours de ce 19ème siècle, on utilisa des danseuses prostituées dans les différentes villes du sud pour étayer ce mythe. Il faut se rappeler qu’en ce siècle de puritanisme bourgeois en Europe, l’Orientalisme, sous couvert de l’art, permettait de donner libre court aux phantasmes de l’homme occidental. Ainsi, après la campagne napoléonienne d’Égypte (1798-1799) et la guerre d'indépendance de la Grèce (1821-1829), un véritable engouement pour l'Orient apparaît en Europe. Son luxe, son mystère, le merveilleux qui l'entourent inspirent artistes et écrivains. Victor Hugo écrit en 1829 dans ses Orientales que le monde islamique est " pour les intelligences autant que pour les imaginations une préoccupation générale ".

L’imagination artistique du XIX° siècle voyait l’Orient comme un pays habité de gens qui passaient leur temps allongés sur des lits luxueux, dans des nuages d’encens, entourés d’esclaves à demi nues et de languides odalisques. La prise d'Alger par les français en 1830 va rapprocher cet Orient fabuleux et lointain et permettre à ces écrivains et peintres de partir à sa découverte et de faire le voyage initiatique. Ces artistes profitent de charges consulaires ou de missions « scientifiques » pour faire le voyage d’Algérie. Eugène Delacroix, un des grands peintres de l’époque, se voit proposer d’accompagner le comte Charles de Mornay, envoyé de Louis-Philippe au Maroc. Il séjournera à Alger du 25 au 28 juin 1832 et de cette halte naîtra Femmes d’Alger dans leur appartement.

Cette œuvre eut une influence considérable sur tout l’art du XIXe siècle. Exposé dès 1834 à Paris, ce tableau suscitera nombre d’opinions admiratives de Renoir, "il n’y a pas de plus beau tableau au monde", de Cézanne, "ces roses pâles et ces coussins brodés, cette babouche, toute cette limpidité, je ne sais pas moi, vous entrent dans l’œil comme un verre de vin dans le gosier, et on en est tout de suite ivre", et de Théophile Gautier, "les Femmes d’Alger ne le cèdent, pour la finesse et le clair-obscur, à aucune production vénitienne" Près d’un siècle et demi plus tard, la romancière et académicienne algérienne Assia Djebar fait remarquer que "En 1832, dans Alger récemment conquise, Delacroix s’introduit quelques heures dans un harem. Il en rapporte un chef-d’oeuvre, Femmes d’Alger dans leur appartement…si le tableau de Delacroix inconsciemment fascine, ce n’est pas en fait pour cet Orient superficiel qu’il propose, dans une pénombre de luxe et de silence, mais parce que, nous mettant devant ces femmes en position de regard, il nous rappelle qu’ordinairement nous n’en avons pas le droit. Ce tableau lui-même est un regard volé" (in Femmes d’Alger dans leur appartement, 1980). En 1996, Rachid Boudjedra estime pour sa part que Delacroix "portait sur cette réalité algérienne un regard de pacotille et de bimbeloterie. Nous sommes en 1834. Le canon tonne et Alger est à feu et à sang. L’intimité de ce gynécée, même si le tableau est-en soi- d’une très belle facture, a quelque chose de gênant et de faux" (in Peindre l’Orient).

Delacroix, Femmes d’Alger dans leur appartement 1834
Zangaki., Groupe de femmes de harem- 1870

 

Après Delacroix, Eugène Fromentin fera trois longs séjours en Algérie en 1846, 1848 et 1852. Sa perception de "l’Orient maghrébin"qu’il relatera dans ses deux romans Un été dans le Sahara (1857) et Une année dans le Sahel (1859) diffèrera de celle des autres artistes peintres pour qui, la femme tient dans la peinture une place fondamentale tant dans les scènes quotidiennes que dans les scènes de harem, lieu énigmatique attisant l’imagination : les odalisques, les almées couchées sur de somptueux tapis, éventées par des eunuques, parées de voiles transparents et de bijoux présentent un caractère sensuel voire érotique. Il est de même fréquent de traiter la femme oisive au bain maure ; autre lieu des délices, le bain permet au peintre de travailler ses nus dans des poses nonchalantes et équivoques. La représentation de la femme orientale dans ces différents éléments fait pénétrer dans une atmosphère de permissivité.Pour Christine Peltre, auteur d’un ouvrage sur Les Orientalistes "...Tous n’ont pas, en effet, l’intelligence et la pudeur de Fromentin" qui pouvait noter : "Pénétrer plus avant qu’il n’est permis dans la vie arabe me semble une curiosité mal entendue. Il faut regarder ce peuple à la distance où il lui convient de se montrer : les hommes de près, les femmes de loin ; la chambre à coucher et la mosquée, jamais..."

 

Femmes orientales
Le Harem

 

Dans les années 1870, le peintre Ferdinand Roybet séjourne en Algérie et peint des scènes orientalistes (odalisques, femmes au harem, etc...). En 1882 et 1883 c’est au tour de Renoir ; il peindra plusieurs odalisques et maternité algériennes. Puis ce fut Albert Gabriel Rigolot, qui connaîtra le mouvement orientaliste lors de son séjour en Algérie en 1896. En 1900, il participe à l'Exposition Universelle avec le tableau ‘’ Sur la route de Kardada à Bou-Sâada’’. En 1906, c’est Matisse qui séjourne en Algérie où il est « vivement impressionné...».Son séjour lui inspirera plusieurs œuvres dont la série des Nu bleu (1907), souvenir de Biskra (1907), L’Algérienne (1909). A sa disparition, Picasso réalisera une quinzaine de version de Femmes d’Alger sans avoir mis les pieds dans cette ville. A son sujet, Assia Djebar écrira : « En les peignant nues et inondées de lumière, Picasso a libéré les Femmes d’Alger de la posture de belles de harem chez Delacroix». En 1946, Théodore Chassériau séjournera deux mois en Algérie et peindra le tableau ‘’ les femmes d’Alger ‘’. De son séjour, il dira avoir :"vu des choses bien curieuses, primitives et éblouissantes, touchantes et singulières... je vis dans les Mille et Une Nuits...". Durant ces années de conquête et de pacification de l’Algérie, les orientalistes par l’intermédiaire du mythe des Ouled Naïl, vont marquer durablement la littérature et la peinture du 19ème siècle.

 

Femmes d’Alger - Pablo Picasso-1955
Chassériau

 

 

Ferhati Barkahoum écrit dans ‘’La danseuse prostituée dite « Ouled Naïl », entre mythe et réalité (1830-1962)’’ qu’en 1845, au moment où elle a commencé à être colonisée, la cité de Bou-Saâda abritait une population de 50 000 personnes, dont l’activité principale s’articulait autour du commerce des laines. Elle reçut alors une garnison de plus de 500 hommes. Autour de beit el kabira, installée sur les berges de l’oued, vont s’établir peu à peu des maisons de tolérance. Elles formèrent la rue de la « tolérance », appelée communément la « rue des Ouled Naïl ». Au mezouard, agent désigné au temps du beylik pour assurer la surveillance des filles publiques et lever l’impôt, l’administration coloniale imposera la réglementation et la police des mœurs à partir de 1850. Au cours des années 1930, l’urbanisation et l’euphorie touristique aidant, la topographie de la prostitution va, dès lors, se modifier.

On affecta alors aux filles publiques un lieu spécifique, appelé « l’Asile des Naïlia » qu’on installa sur la place, bordée d’un côté par les boutiques indigènes, de l’autre par le Commissariat de police et la « grande maison ». Il existait plusieurs cabarets très prisés des touristes où les danseuses se produisaient, d'abord habillées puis en tenues légères exhibant leurs bijoux, l'orchestre traditionnel qui les accompagnaient jouaient la face au mur y compris le violoniste qui était aveugle, ce qui n'empêchait pas toute la troupe de se retrouver le spectacle terminé dans la même arrière-salle faisant office de vestiaire... La prise de Biskra, en 1844, puis celle de Touggourt à partir de 1871 imposa également aux filles qui faisaient métier de leurs charmes la réglementation. A Touggourt c’est en avant du faubourg d’El-Balouch qu’étaient établi sous des tentes ces lieux de prostitution qu’on appelait Drâ-el-Guemel (le mamelon des poux). A Ouargla, on les retrouvait près des murs de la ville et également sous la tente.

Concernant les filles Ouled Naïl, Guy de Maupassant a écrit : « Boukhrari est le premier village où l'on rencontre des Oulad-Naïl. On est saisi de stupéfaction à l'aspect de ces courtisanes du désert. Les rues populeuses sont pleines d'Arabes ... Partout leurs vêtements flottants et blancs semblent augmenter la blancheur unie des maisons. Point de taches, tout est blanc ; et soudain une femme apparaît, debout sur une porte, avec une large coiffure qui semble d'origine assyrienne surmontée d'un énorme diadème d'or. Elle porte une longue robe rouge éclatante. Ses bras et ses chevilles sont cerclés de bracelets étincelants ; et sa figure aux lignes droites est tatouée d'étoiles bleues. Puis en voici d'autres, beaucoup d'autres, avec la même coiffure monumentale: une montagne carrée qui laisse pendre de chaque côté une grosse tresse tombant jusqu'au bas de l'oreille, puis relevée en arrière pour se perdre de nouveau dans la masse opaque des cheveux. Elles portent toujours des diadèmes dont quelques-uns sont fort riches. La poitrine est noyée sous les colliers, les médailles, les lourds bijoux ; et deux fortes chaînettes d'argent font tomber jusqu'au bas-ventre une grosse serrure de même métal, curieusement ciselée à jour et dont la clef pend au bout d'une autre chaîne... Leur coiffure monumentale, emmêlement savant et compliqué de tresses entortillées, demande presque un jour de travail et une incroyable quantité d'huile. C'est le soir qu'il faut les voir, quand elles dansent au café maure.
Alors, deux Oulad-Naïl se lèvent, vont se placer aux extrémités de l'espace laissé libre entre les bancs et elles se mettent à danser. Leur danse est une marche douce que rythme un coup de talon faisant sonner les anneaux des pieds. A chacun de ces coups, le corps entier fléchit dans une sorte de boiterie méthodique ; et leurs mains, élevées et tendues à la hauteur de l'oeil, se retournent doucement à chaque retour du sautillement, avec une vive trépidation, une secousse rapide des doigts. La face un peu tournée, rigide, impassible, figée, demeure étonnamment immobile, une face de sphinx, tandis que le regard oblique reste tendu sur les ondulations de la main, comme fasciné par ce mouvement doux, que coupe sans cesse la brusque convulsion des doigts. Elles vont ainsi, l'une vers l'autre. Quand elles se rencontrent, leurs mains se touchent ; elles semblent frémir ; leurs tailles se renversent, laissant traîner un grand voile de dentelle qui va de la coiffure aux pieds.
Elles se frôlent, cambrées en arrière, comme pâmées dans un joli mouvement de colombes amoureuses. Le grand voile bat comme une aile. Puis, redressées soudain, redevenues impassibles, elles se séparent ; et chacune continue jusqu'à la ligne des spectateurs son glissement lent et boitillant. Toutes ne sont point jolies ; mais toutes sont singulièrement étranges. Et rien ne peut donner l'idée de ces Arabes accroupis au milieu desquels passent, de leur allure calme et scandée, ces filles couvertes d'or et d'étoffes flamboyantes. Quelquefois, elles varient un peu les gestes de leur danse. Ces prostituées venaient jadis d'une seule tribu, les Oulad-Naïl. Elles amassaient ainsi leur dot et retournaient ensuite se marier chez elles, après fortune faite. On ne les en estimait pas moins dans leur tribu ; c'était l'usage. Aujourd'hui, bien qu'il soit toujours admis que les filles des Oulad-Naïl aillent faire fortune au loin par ce moyen, toutes les tribus fournissent des courtisanes aux centres arabes. Elles ont, comme les filles de France, des protecteurs qui vivent de leurs fatigues. On trouve parfois au matin une d'elles au fond d'un ravin, la gorge ouverte d'un coup de couteau, dépouillée de tous ses bijoux. Un homme qu'elle aimait a disparu ; et on ne le revoit jamais. Le logement où elles reçoivent est une étroite chambre aux murs de terre. Dans les oasis, le plafond est fait simplement de roseaux tassés les uns sur les autres et où vivent des armées de scorpions. La couche se compose de tapis superposés. Les gens riches, arabes ou français, qui veulent passer une nuit de luxueuse orgie, louent jusqu'à l'aurore le bain maure avec les serviteurs du lieu. Ils boivent et mangent dans l'étuve, et modifient l'usage des divans de repos. »
. Dans un autre ouvrage et parlant d’une prostituée noire, Guy de Maupassant écrit : "C'était une bête admirable, une bête sensuelle, une bête à plaisir qui avait un corps de femme... Je ne l'aimais pas -non- on n'aime point les filles de ce continent primitif. Elles sont trop prés de l'animalité humaine ; elles ont un coeur trop rudimentaire, une sensibilité trop peu affinée pour éveiller dans nos âmes l'exaltation sentimentale qui est la poésie de l'amour».

 

Danse des Ouled Naïl
Rue des Ouled Naïl à Biskra

 

« Il est à Biskra une rue bien curieuse à visiter : e'est la rue des Ouled-Naïls ou Filles du Désert. Ce sont elles qui exécutent si bien la fameuse danse du ventre qui a fait courir tout Paris pendant la dernière Exposition Universelle. Cette rue, longue de quelques centaines de mètres, est habitée exclusivement par les Ouled-Naïls. Elles ont chacune leur maison qui possède un petit balcon sur lequel elles font sécher leur linge ; à la porte se trouve un banc de bois où elles s'asseyent pour faire un brin de causette avec leurs voisines. »


Léon Roches dans son ouvrage ‘’ Dix ans à travers l'Islam ‘’écrit quant à lui :
« Près d'eux, en face de nous, sont assises quelques Ouled-Naïls dans leurs vêtements de parade : longues tuniques de mousselines blanches ou bleues, d'un bleu pâle et criard, comme aiment en porter les paysannes de France les jours de foire et de procession. Mais ces danseuses n'ont que ce point de commun avec les « Enfants de Marie ». Au repos cependant leur maintien est d'une parfaite correction et même lorsque, en dansant, elles miment les gestes les plus précis de l'amour, leur visage demeure d'une impassibilité absolue….Aussitôt l'une de ces demoiselles se lève, faisant bruire les multiples bracelets de ses chevilles et de ses avant-bras, le bandeau de sequins qui barre son front, sous une coiffure en filigrane d'argent ou d'or. Ses pieds menus accélèrent la cadence sur le tapis de haute laine, et ce frémissement monte le long des jambes, s'amplifie au bassin en vagues de volupté, et vient mourir le long des bras levés, au-dessus de la tête immobile, dans le tremblement des doigts minces qui agitent un mouchoir de soie, ondoyant et diapré comme une flamme…Le bachaga doit connaître les goûts des Européens, car les danseuses qu'il a choisies sont minces, jeunes…».

Assia Djebbar (1967) lors de la sortie de son livre “les Alouettes naïves“ écrit : « les danseuses des Ouled-Naïl en Algérie près de Bou-Saada étaient appelées par les soldats français « Alouettes naïves ». Je demandai un jour à Jacques Berque les raisons de ce surnom. Il m’expliqua qu’il ne s’agissait que d’une déformation de prononciation, ouled donnant « alouettes » et nail « naïves ». ... Ces danseuses-prostituées de Bou-Saada n’existaient dans leur magie de pacotille que pour soldats et touristes étrangers. Pourquoi ? Parce que les guerriers de la tribu avaient auparavant léché la poussière ; alors, dans la débâcle, ne demeurait que cette danse, dérisoire certes, mais fidèle encore (oh ! confusément, si faiblement) à un rythme ancien, et à l’ombre de notre vrai style. Ombre qui a permis à l’équivoque de déboucher sur ce surnom joliment précieux : les « Alouettes naïves ». L’exotisme de ce tableau de Bou-Saada correspondait à une réalité sinistre (la prostitution des danseuses), tout en exhalant un vague souvenir de noblesse (les Ouled-naïl ont été autrefois une splendide tribu guerrière) que ne pouvait percevoir l’œil étranger, mais qu’il nous faut, nous, restituer. ».

Ce mythe des filles Ouled Naïl porte tout le poids de son mystère et exerce une fascination telle sur les occidentaux que Michel Martini, futur professeur d’orthopédie de l’Algérie indépendante, écrit lors de son premier séjour en Algérie en 1946 que le lendemain de son arrivée à Biskra on lui « proposa d’aller voir danser les Ouled Naïl. Il s’agit d’un spectacle où chorégraphie et prostitution étaient mêlées, les choses devaient faire partie d’un tel art de vivre, de telles habitudes socioculturelles que personne ne vint me proposer de consommer une des danseuses ... La rencontre des Ouled Naïl fut donc une pénétration brutale dans la réalité, encore aujourd’hui un non-dit, de la culture algérienne. Quelques heures après mon arrivée à Alger, si ce n’est déjà sur le bateau, on m’avait raconté, avec une insistance que quelques années plus tard, je saurais reconnaître comme l’expression de l’inconscient collectif d’une société, l’histoire des Ouled Naïl : ces filles d’une grande tribu de la région de Bou Saada, devaient, parait-il, se prostituer avant leur mariage afin de financer leur trousseau.

Je n’étais pas, à cette époque, suffisamment au courant de l’importance du mythe de la virginité et de la fidélité conjugale des femmes chez les populations maghrébines pour trouver cette explication invraisemblable. Mais les problèmes de la prostitution en France me permettait d’émettre des doutes sur la vraisemblance de cette hypothèse : comment concilier les maladies vénériennes, les aléas de la contraception artisanale, les stérilités consécutives à la blennorragie et enfin les structures mentales de la prostituée avec une coutume tribale étendue à toute une communauté ? Un demi siècle plus tard, je ne sais pas grand chose de plus sur l’origine de ‘’ cette rumeur’’ ».

 

Le souk des femmes à Tunis par Albert Charpentier (1907) - Il s’agit en fait du souk des esclaves.


Outre les peintres et les écrivains, les photographes vont mettre à la disposition de la soldatesque française et du colon moyen des cartes postales de jeunes et splendides bédouines aux poses toujours très étudiées qui fait dire à Malek Alloula, la carte postale coloniale n’est que "l'instrument d'une opération concertée et systématique d'avilissement d'un peuple", "le photographe n'étant qu'un salarié anonyme du fantasme ". Parmi ces photographes, Rudolf Lehnert a été peut être le plus grand photographe orientaliste de l’histoire. Ses cartes exaltent l’exotisme, l’érotisme et la prostitution. Ainsi plusieurs d’entre elles montrent de jeunes bédouines attachées par une corde à une colonne suggérant l’esclavage ou encore une photo de nu où la femme dénudée reste voilée, montrant à la fois l'interdit et sa transgression.

La réalité est en fait bien plus amère : il ne s’agissait pas de suggestion d’esclavage mais d’esclavage réel. L’exode rural, causé par la misère entraînait un afflux de populations dans les faubourgs de Biskra, Bou Saâda et Touggourt. Parmi ces nomades rejetés, marginalisés, « Les marchands d’esclaves de l’époque achetaient les femmes des Ouled-Nails à prix d’or, car ces femmes étaient très recherchées, par une clientèle qui était prête à mettre le bon prix pour une de ces esclaves qui égaierait leurs vies. Les souteneurs des quartiers de tolérance, étaient eux aussi très friands de ces grandes gagneuses d’une grande beauté, réputées très soumises. » Mais qu’importe la réalité ! La prostituée, c’était déjà du roman, déjà de la fiction et pour la "société des honnêtes gens", une anomalie qui concernait les pauvres. Ainsi derrière le paravent de l’exotisme, l’image de la fille Ouled Naïl tenait essentiellement du mythe, celui de la languide odalisque, mais au lieu et place de ces almées, c’étaient une réalité sordide à base de sexualité à sens unique où de pauvres adolescentes abruties par la succession d’hommes se laissaient prendre sans aucune réaction ni résistance, mais l’imaginaire masculin déjà préparé ne voyait que ce qu’il voulait voir.

De la « croisade » sociale et hygièniste contre le péril vénérien

La lutte contre les maladies vénériennes a pendant des siècles été une lutte contre la prostitution et pendant des décennies, la seule arme contre le péril vénérien a été la réglementation de la prostitution. Pour la vénéréologie du début du dix-neuvième siècle, la transmission d'un virus vénérien, au sens ancien de " poison "se faisait de la fille impure vers l’homme. Lutter efficacement contre les maladies vénériennes propagées par les prostituées, représentait un véritable défi pour les médecins de l’époque. En 1886, l’Académie de Médecine, sous l’influence d’Alfred Fournier, 1er titulaire de la chaire de dermatologie et de syphiligraphie créée en 1879 à l’hôpital Saint Louis à Paris, préconise un certain nombre de mesures administratives destinées à lutter contre l’extension des maladies vénériennes dominée essentiellement par la surveillance de la prostitution et la surveillance médicale dans l’armée et la marine.

On distinguait alors deux types de maladies vénériennes : les maladies purement locales, génitales, et les maladies systémiques dominées par la syphilis mortelle en l'absence de traitement. Cette maladie, avant l’ère des antibiotiques, était redoutée car outre le chancre mou de la phase primaire, elle était à l’origine d’éruptions cutanées puis de paralysies et démences.

En 1816, le docteur Hahnemann écrit : " aussi longtemps que la passion toute puissante et sexuelle ainsi séparée de façon artificielle du devoir moral, cherchera sa récompense dans les bras de la prostitution commune et, comme une conséquence nécessaire, ne manquera pas de contracter l’épidémie pernicieuse, aussi longtemps on n’envisagera pas l’extinction d’un tel poison transmissible...L’infection pendant un accouplement impur s’installe pendant les premières secondes." Pour ce médecin, les maladies vénériennes comprenaient la sycose et la syphilis.

  • La sycose comprenait les excroissances des parties génitales et certaines gonorrhées.

    Les excroissances des parties génitales survenaient plusieurs jours ou même plusieurs semaines après l’infection par le coït. Quant à la gonorrhée, il en existait deux types : l’une dépendant du miasme sycotique, ordinairement purulente et infectant l’organisme entier, l’autre ne causant qu’une irritation locale des voies urinaires et ne paraissant point pénétrer l’organisme entier. Pour la gonorrhée (ou leucorrhée), il proposait d’attendre quatre à cinq semaines avec un bon régime de vie, sans traitement médicamenteux.


  • La syphilis était la maladie vénérienne proprement dite, ou maladie chancreuse qui était ordinairement associée à la psore, troisième maladie miasmatique chronique.


Le symptôme local propre de la syphilis était le chancre et/ou le bubon qui survenait ordinairement du septième au quatorzième jour après un coït impur, rarement plus tôt ou plus tard. " Le chancre non expulsé vicariant fait taire la syphilis interne, et ne permet pas à la maladie vénérienne d’éclater, aussi longtemps qu’il reste à sa place sans y toucher. "" … le mercure est le seul remède qui chasse toutes les sortes d’affections vénériennes avec certitude, si bien que nous n’avons pas besoin de chercher aucun autre remède pour les maladies vénériennes. " "Le chancre est un sage signe de la bonne nature qui, quand il est compris et suivi par le médecin…rend cette maladie très facile et très sûre à guérir."

Le traitement du chancre primitif ou du bubon vrai, sans complication de psore évoluée, relevait de Mercurius vivus. Sa guérison complète s’effectuait en 15 jours. Le mercure, prescrit contre la syphilis était même considéré comme un test diagnostique parce qu'il induisait une salivation abondante, voie d'élimination des humeurs. En 1888, le traitement de la syphilis, qui devait durer entre 3 et 5 ans, comportait du protoiodure d’hydrargyre associé à une application locale d’antiseptique, suivi, les années suivantes par un traitement associant de la liqueur de Van Swieten à de l’iodure de potassium. Pendant longtemps, les vérolés étaient soumis à une diète sévère, et le service de l’hôpital qui leur était réservé s’appelait « les Diètes ». Pour le traitement de la blennorragie, on faisait appel à diverses tisanes tempérantes et à des poudres voire à des injections comportant de la liqueur de Van Swieten ou du Tannin.

Ricord, syphiligraphe et fin clinicien démontre, dans ses ouvrages des années 1835-1840, l’intérêt de l'examen gynécologique utilisant le spéculum et la différence entre la gonorrhée et la syphilis. Il écrit : « Le chancre induré est indolent, suppure peu, s'accompagne de ganglions peu volumineux et sans réaction inflammatoire. Le chancre mou est ulcéreux, phagédénique même, et le pus qu'il secrète en abondance est indéfiniment inoculable au porteur. Au premier, succède fatalement l'infection constitutionnelle dont la guérison n'est obtenue que par le mercure, tandis que le second, accident purement local, n'exige pour se cicatriser que l'emploi de topiques ".

Joseph Rollet, en 1854, précisera que les lésions de la syphilis secondaire étaient contagieuses (cas de transmission de la mère au fœtus et de nouveau-nés à des nourrices). Une tentative de vaccination anti-syphilitique a donné lieu à ce que l’on a appelé la syphilisation, oeuvre du docteur Auzias-Turenne. Selon ce médecin, la syphilisation est un état physiologique dans lequel l'organisme, ayant épuisé sa réceptivité pour le virus syphilitique, n'est plus apte à subir l'évolution de la syphilis. Cet état est obtenu par des inoculations successives de chancres qui devaient permettre une vaccination préventive de la syphilis, sur le modèle de l'inoculation de la variole bénigne qui protège contre la variole.

En 1893, Charles Nicolle présente sa thèse sur le chancre mou dont le bacille responsable avait été découvert par Ducrey en 1889. En 1899 a lieu la 1ère conférence internationale pour la prophylaxie de la Syphilis et des maladies vénériennes à Bruxelles. En cette fin de siècle, si les connaissances médicales sur les maladies vénériennes progressent grâce, en particulier à l’œuvre du docteur Alfred Fournier à Paris qui affirme l’origine syphilitique du tabès et de la Paralysie Générale, et grâce aux travaux des microbiologistes, avec la découverte du gonocoque par Neisser en 1879, les médecins restent limités sur le plan thérapeutique d’où le renforcement de la lutte contre la prostitution qui va se traduire en 1901 par la création de la société française de prophylaxie sanitaire et de la ligue nationale française contre le péril vénérien à l’initiative d’ Alfred Fournier.

Les progrès réellement décisifs dans la connaissance des maladies vénériennes datent de la fin du dix-neuvième siècle et surtout du vingtième siècle : outre l’isolement du tréponème de la syphilis par Schaudinn et Hoffmann en 1905 et la mise au point de tests sérologiques : réaction de Bordet-Wassermann en 1906, c’est surtout la découverte de l'efficacité de la pénicilline en 1943 (Mahoney, Arnold et Harris) qui va renforcer l’arsenal thérapeutique limité pendant des décennies aux dérivés arsenicaux, bismuthiques et mercuriels. L’efficacité de la pénicilline dans le traitement de la gonococcie et dans celui de la syphilis révolutionna la prise en charge de ces maladies qui jusqu’alors nécessitaient un traitement de longue haleine. De plus, son efficacité dans le traitement des femmes enceintes syphilitiques, permit d’éloigner le spectre de la syphilis congénitale.

Des maladies vénériennes chez les soldats du contingent en Algérie

Pour connaître l’influence qu’a eu la réglementation de la prostitution au nom de la santé publique, il suffit d’analyser les tableaux dressés à ce sujet au niveau des dispensaires à Alger et dans les autres villes du pays ainsi que les statistiques des militaires hospitalisés pour maladies vénériennes.

En 1860, il y avait en Algérie 44 garnisons. Le nombre total de militaires hospitalisés pour maladies vénériennes dans 14 garnisons de l’Algérie était :

  • 1858 : 2158 (dont 987 à Alger)
  • 1859 : 2890 (dont 874 à Alger)
  • 1860 : 2600 (dont 868 à Alger)

Proportion des vénériens dans l’armée pour un effectif de 100 hommes en 1860 :

On peut lire dans un rapport médical établi en 1861 : Pour la vile de Nemours : aucune ville de France ou d’Algérie n’offre un chiffre de vénériens aussi élevé en 1860. Parmi les hommes de la garnison, il y a 18 fois plus de journées de vénériens que celle de Biskra. « On a fait, en Algérie, une observation assez curieuse : c’est que les maladies vénériennes sont plus communes sur les côtes et surtout dans les ports de mer, que dans l’intérieur des terres et dans les villes. Il semblerait donc rationnel, si l’on voulait combattre efficacement la syphilis, de soumettre les matelots à des visites de santé avant de leur permettre de débarquer. …On voit reparaître la syphilis lorsque les bataillons qui tenaient garnison dans les villes du littoral sont dirigés dans les postes des montagnes. Les médecins chargés du service sanitaire trouvent toujours, dans ces mutations, un certain nombre de soldats qui doivent être soumis à un traitement antisyphilitique ».

Des maladies vénériennes chez les filles publiques en Algérie

Le dispensaire d’Alger créé par l’arrêté du 14 août 1830 et qui ne servait qu’au traitement de la syphilis chez les filles publiques disposait « en décembre 1837 de 4 lits et de 26 matelas dégradés, aussi les filles que leur situation maladive rendait plus dignes d’intérêt, couchaient-elles par terre ….. Aussitôt qu’une ville avait cédé à la force de nos armes, on s’empressait d’y créer de semblables établissements, ou du moins des salles détachées des hôpitaux militaires pour y recevoir les filles publiques ».

Toutes les filles étaient tenues de s’y faire inscrire et de s’y pourvoir d’un livret. Elles étaient obligées de se présenter une fois par semaine au dispensaire et de payer une rétribution mensuelle de 5 fr. Le dispensaire était placé sous l’autorité du maire mais l’impôt était perçu par le commissariat de police. Connaissant la difficulté de déceler les signes cliniques de la syphilis et de la blennorragie, et les examens de laboratoire indispensables pour confirmer un diagnostic (examens qui à l’époque n’étaient pas encore mis au point ), force est de reconnaître que la visite médicale n’était souvent qu’une simple formalité administrative, les prostituées, examinées en série, étaient expédiées en un tour de main et avec un tel manque de soin que cet examen pouvait même propager les infections d’une femme à l’autre.

Ce dispensaire accueillait les vénériennes de tout le département d’Alger. Son personnel aux premières années d’activité était composé d’un économe, un médecin, un homme de peine et un portier. Les filles publiques payaient au dispensaire 5 fr. par quinzaine mais pour ne pas aller à la visite médicale, la police recevait une rétribution qui varie de 5 fr. à 20 fr de chaque fille malade. On imagine ainsi les résultats de cette prise en charge des maladies vénériennes en Algérie où le dispensaire d’Alger était considéré comme étant le plus organisé. Dans les autres villes, les salles des filles publiques étaient installées pour la plupart dans les hôpitaux militaires.

Les relevés du dispensaire d’Alger pour le deuxième semestre de 1849, l’année 1850 entière et le premier semestre de 1851donnent les chiffres suivants :

Affections vénériennes traitées dans le dispensaire d’Alger
Années : 2ème semestre 1849-année 1850 - 1er semestre 1851

Le nombre faible de cas de syphilis est mis sur le nombre fréquent des visites médicales et la qualité de la prise en charge, ignorant le racket mis en place par la police municipale. Selon C. Tarraud : Le problème sanitaire est l’argument mis en avant pour justifier le répressif mais en fait cela ne vise qu’à l’exploitation économique des filles. Les archives médicales nous montrent que le souci sanitaire est annexe. Peu sont soignées, et mal. Par contre, on n’oublie pas de leur prélever la taxe sanitaire ! Les agents du contrôle sont des médecins, corrompus pour délivrer les certificats. 5% des filles sont soignées. Il y a beaucoup de clandestines à cause de cette violence. La mortalité est très importante (d’après les chroniqueurs), mais on n’a pas de chiffres. Que deviennent les corps ? Il n’y a rien dans les archives.

En 1895, à l’hôpital Mustapha est installé une clinique de 104 lits pour « les maladies des pays chauds, cutanées et syphilitiques » dont une baraque pour l’hospitalisation des femmes. Cette clinique sera dirigée par le professeur Brault de 1904 à 1910 puis par le professeur Cambillet auquel succèdera le docteur Montpellier de 1910 à 1918.
A la fin de la première guerre mondiale, le professeur Maurice Raynaud prendra en charge cette clinique où il exercera pendant une trentaine d’années aidés par les docteurs Béraud, Colonieu, Hadida, Imbert, Marill, Huguenin Robert et Robert D’Eshougues.

Le professeur Elie Hadida, élève de Raynaud le remplacera en 1949. Il est considéré comme le père de la dermatologie-syphiligraphie en Algérie. En 1959, à l’occasion du 10ème Congrès de l’Association des Dermatologues et Syphiligraphes de langue Française, sera inaugurée l’actuelle clinique de dermatologie, modèle du genre avec un laboratoire de sérologie de la syphilis, une animalerie, un laboratoire d’histopathologie etc.

La réglementation de la prostitution était condamnée par une grande partie du corps médical et au Congrès international de la Société de prophylaxie tenu à Bruxelles en 1899, elle était considérée comme illusoire, dangereuse même au point de vue de la sécurité mensongère qu’elle crée. Une année auparavant, c’est le professeur J.-L Chaufleury von Iyssenlstein qui, dans la Revue de morale progressive du mois d’août 1889, écrit : « Une visite médicale, si minutieuse soit-elle, n’offre aucune garantie sérieuse contre la contagion. Une prostituée sûre n’existe pas. Toute contagion qui a lieu dans les maisons contrôlées par les autorités est une preuve de l’inefficacité du système de la visite sanitaire ; elle engage de la manière la plus grave la responsabilité de ceux qui ont ordonné la visite et de ceux qui l’ont faite ».

Pour sa part le docteur Mauriac écrivait : «Je trouve monstrueux qu’on dise que toute femme qui fait commerce de son corps doive être soumises à certaines servitudes, à certaines mesures permettant de contrôler la qualité de la marchandise et de protéger le consommateur, alors que le consommateur n’est astreint à aucune servitude, à aucune mesure propre à garantir la marchandise ». Dans le même ordre d’idée, Noëlle Drous dans son livre ‘’ De la prostitution’’ écrit en 1922 : « Tandis qu’on exige d’elles, le passage à une visite médicale, tous les huit jours, pas la plus petite garantie n’est requise du côté masculin. Il arrive dès alors ceci que l’homme peut, à son gré, se faire le véhicule de toutes les maladies, contaminer ces malheureuses qui, entrées saines au service public, n’en sortent que pour entrer à l’hôpital dans la plupart des cas. ». En 1936, lors d’une réunion de la Société Française de Dermatologie et de Syphiligraphie, le docteur Marcel Pinard terminait sa communication par ces mots : « Les maisons de tolérance sont le point de départ de véritables épidémies et l’argument de sécurité, invoqué en leur faveur, est singulièrement usurpé ».

Si les maisons de tolérance et la réglementation de la prostitution ont été maintenues en Algérie, ce n’est pas tant pour des arguments hygiéniques et de salubrité publique mais comme le dit si bien C. Tarraud, « Le règlement dans le domaine sexuel est le bras armé de la violence coloniale. C’est pourquoi l’indépendance mettra fin à ces quartiers et à ces maisons de tolérance. Il y aura un essai de revenir à l’état antérieur et de rendre la prostitution à nouveau invisible. »

… en Algérie après l’indépendance aussi…

« La prostitution est devenue telle qu’on ne peut l’esquiver. Elle « dérange » en devenant trop visible. La présence importante de jeunes adolescentes à peine sorties de l'enfance poussée par la misère que l’on trouve dans des cabarets des petites villes de la côte Est encore hier plongées dans un provincialisme de bon aloi, femmes S.D.F et prostrées dans leur dénuement et l'abandon de tout espoir accroupies dans les centres-villes, toutes ces images et bien d’autres encore nous dissent que la prostitution massive s'installe. ». De nombreuses villes algériennes sont encore régies par les vielles lois coloniales de mise en carte et de surveillance des femmes prostituées dans des maisons closes qui les réduisent à l’état de bétail. Après les années 80 écrit Oukaci (In La prostitution des enfants en Algérie, Le bouclier 2006) les autorités n´ont pratiquement plus donné d´importance au phénomène de la prostitution. Pire, ils ont procédé, sous la pression de la montée de l´islamisme, à la fermeture des endroits où elle était autorisée sans aucune étude ou une politique de «rechange » quant au devenir des prostituées.

Livrées à elles-mêmes, elles se sont éparpillées ici et là. Le résultat est que ce fléau s´est amplifié et ses ramifications ont touchés presque tout le territoire national. On assiste, aujourd´hui même à l´exportation «des Jeunes filles » à l´étranger : Algérie -Dubaï Via la Tunisie et la Syrie. Typiquement la prostitution s´exerce dans la rue, les boites de nuits, les hôtels, les maisons clandestines, les bars et mêmes à l´université.

Les prostituées les plus exposées sont celles qui font le trottoir ou sur les routes nationales. Tandis que les prostituées professionnelles, qualifiées aussi de prostitués de luxes et qui jouissent d´une protection d´un réseau très organisé, elles courent moins de risque. Les routes nationales Constantine-Batna, Béjaia-Setif, et Alger-zeralda étaient bordées de prostituées offrant leurs services. La prostitution est devenue conventionnellement, un moyen acceptable de gagner sa vie…..La plupart des filles impliquées dans la prostitution ont, entre 15 et 18 ans, encore que l´ont ait vu apparaître des filles de moins de 15 ans. La plupart de ces filles se sont enfuies des centres de rééducations. Dans la plupart des cas, elles se prostituent pour gagner de l´argent ou pour trouver à se loger, généralement, chez leur souteneurs, ou les femmes adultes prostituées, ayant des appartements, qui leur servent de maisons closes, et où elles peuvent recevoir, sans aucune inquiétude les quelques personnalités locales, où même nationales, pour abuser des petites filles de moins de 18 ans.

Les endroits, où opèrent ces prostituées professionnelles et leurs souteneurs sont connus par tout le monde. Depuis 1995, on constate un essor prodigieux d´hôtels de luxe, où la prostitution fleurit légalement, or il est illégal pour les filles de moins de 18 ans de travailler dans de tels endroits. Les réseaux de la prostitution sont très bien organisés, bénéficient d´une/ou des couvertures, et utilisent du matériel très perfectionné. En Juin 1999, le ministère de la solidarité a parrainé un séminaire portant sur les problèmes des jeunes filles victimes de violences avec la participation des représentants de la « société civile », des universitaires chercheurs, des juristes et des psychiatres. Les recommandations de ce séminaire, malheureusement restent, des déclarations d´intentions.

Une autre violence à laquelle fait face la femme en Algérie « depuis une décennie et demi, c’est le viol utilisé comme arme et stratégie de guerre par les groupes islamistes : punition sexuelle infligée pour rappeler à la femme et celles de son sexe, les limites de sa présence dans la sphère publique ; acte de terreur afin de décourager les femmes de poursuivre une activité minimale de survie économique …» (Samir Rekik in El Watan, 17/12/2006).

 

Pour en savoir plus :

  • Aloulla M. Le Harem colonial. Séguier, Paris, réed. 2001.
  • Aloulla M et Belkaid L. Belles Algériennes de Geiser. Marval, Paris, 2001
  • Basch S. Harem impérial au XIXe siècle. Complexe Collection Histoire 2000.
  • Berbrugger M. (bibliothécaire d’Alger). Lettre du 30 avril 1852.
  • Beredouane M. Histoire de la dermatologie – vénérologie en Algérie de 1830 à nos jours. RMP n°11, 1999.
  • Bertherand. De la prostitution à Alger, Mémoires divers, Alger. Ed. Vailland. 1859.
  • Bonhoure A. La Vie des Français en Algérie. Collection " L'Algérie heureuse "Laffont 1979.
  • Butler J. Souvenirs personnels d’une grande croisade. Paris. Librairie Fischbacher, 1900.
  • Caratero P. La prostitution en Algérie AFN Collections - bulletin n°46 janvier 2006.Coco C. Harem, l’Orient amoureux. Mengès 1997.
  • Corbin A. Les filles de noce, Misère sexuelle et prostitution au XIXème siècle. Paris, Champs, Flammarion, 1982.
  • Costes-Péplinski M. Nature culture guerre et prostitution.L’Harmattan, 2002.
  • d’Aranda E. Relation de la captivité et la liberté du sieur Emmanuel d’Aranda, jadis esclave d’Alger, 1671.
  • Daumas. (lieutenant-colonel). Le Sahara Algérien, 1845.
  • Deraismes M. Maria, Eve dans l’humanité, 1880.
  • Dermenghen E. Prostitution chez les Ouled Naïl, 8X202, AOM. 1950.
  • Dermenghen E. Le pays d’Abel : Le Sahara des Ouled-Naïls, des Larbaa et des Amours, Paris, Gallimard. 1960.
  • Djerba A. Vaste est la prison, Albin Michel, 1995
  • Djebbar A. Les alouettes naïves.1967.
  • Don Diego de Haedo. Topographie e Historia general de Argel. In-fol.1612.
  • Doute E. En tribu. Paris, Geuthner. 1914.
  • Duchesne E.-A. De la prostitution dans la ville d’Alger depuis la conquête. Ed. Baillière, 1853.
  • El-Ouahed M. La prostitution en Algérie comme ailleurs dans le monde a ses causes et ses effets sur la société. Quotidien ‘’La Nouvelle République’’ vendredi 7 mai 2004.
  • Feltgen. Histoire de la lutte contre les maladies vénériennes à Rouen –Groupe Histoire des Hôpitaux de Rouen
  • Séance du 11 décembre 2002.
  • Félix Jacquot (Dr.) Gazette médicale, 1847.
  • Ferhati B. Le Costume de la femme Ouled Naïl. Inventaire analytique et évolution, DEA, EHESS. 1996.
  • Ferhati B. Lecture d’histoire sociale de la prostitution en Algérie : Le cas de la prostitution dite Ouled Naïl de Bou-Saâda, 1830-1962, thèse de doctorat, 2002.
  • Ferhati B. La danseuse prostituée dite « Ouled Naïl », entre mythe et réalité (1830-1962). Des rapports sociaux et des pratiques concrètes. Clio n°17, 2003.
  • Fleig A. "Orientalisme et Erotisme".
  • Fontaine P. « Ouled Naïl, chez elles », Algeria, n° 41, juillet, pp.6-8. 1936.
  • Galland C. Une excursion à M’sila et à Bou-Saâda, Alger, Ollendorft. 1899.
  • Gaudry M. La Société féminine au Djebel Amour et au Ksel, Alger, Société algérienne d’Impressions Diverses. 1960.
  • Gemähling P. La faillite d’un système. La réglementation de la prostitution jugée d’après les faits. Éd. du « Relèvement social ». 1926.
  • Grâce Georges L. " Eugène Fromentin, peintre et écrivain, poète du souvenir " L'Algérianiste n° 41, mars 1988.
  • Houriant G.P. Fromentin visite l'Algérie.In l'Algérianiste n° 52 de décembre 1990.
  • Hoexter M. La shurta ou la répression des crimes à Alger à l'époque turque. Studia Islamica, No. 56,1982.
  • Jeanne P. Prostitution & Société n°105 / avril - juin 1994.
  • Jeanselme E. Traité de la Syphilis. Doin, Paris 1931.
  • Kauffer R. La prostitution, A l'heure de la fermeture. Historia.
  • Kerrou M et M’Halla M. « La prostitution dans la médina de Tunis aux XIXe et XXe siècles », Annuaire Afrique du Nord, n° XXX, 1991.
  • Laborier B. L'œuvre de Samuel Hahnemann : Étude de publications et de ses journaux de malades. Textes Copyright 2002 html et illustration Copyright © Sylvain Cazalet 2002.
  • Legardinier C. Prostitution & Société n°107 / octobre - décembre 1994.
  • Legrand-Falco, M. La réglementation de la prostitution. Ses origines. La traite des femmes et la SDN. Édition de l’« Union Temporaire », 1932.
  • Louis Marie-Victoire. Le droit de cuissage. Éditions de l’Atelier, 1994.
  • Manéglier H. Les artistes au bordel. Flammarion, 1997.
  • Martini M. Chroniques des années algériennes.1946-1962. Ed. Bouchène 2002.
  • Mathieu J. et Maury P.H. Bousbir. La prostitution dans le Maroc colonial. Ethnographie d'un quartier réservé. Édition Paris-Méditerranée, Collection Entre-rives, Paris 2003.
  • Maupassant (Guy de). Province d’Alger.
  • Maupassant (Guy de) Chair noire, 1889.
  • Maury J. La grande pitié des petites mauresques. Le Libertaire du 13/02/1925.
  • Mernissi F. Le Harem et l'occident. Ed. Albin Michel 2001.
  • Millot S. « Le costume du vieil Alger », L’Afrique du Nord illustrée, n° 1, 1920.
  • Monneret S. L’Orient des peintres, Nathan, 1989.
  • Oukaci L. La prostitution des enfants en Algérie. Le bouclier 2006
  • Parent-Duchâtelet. A. De la prostitution dans la ville de Paris considérée sous le rapport de l’hygiène publique, de la morale et de l’administration, Paris, 1867.
  • Pellissier (capitaine). Annales Algériennes, 1836.
  • Pein Th. Lettres familières sur l’Algérie. Le petit royaume arabe, Alger, Jourdan, 1871.
  • Pernoud E. Le bordel en peinture. L’art contre le goût 1850-1940. Éd. Adam Biro, 2001.
  • Puckler-Musskau. Chronique, Lettres et Journal de voyage en Afrique. 1835.
  • Raynaud M, Colonieu L, Hadida E « Le problème de la lutte antivénérienne en Algérie », Rapport présenté au nom de la commission centrale algérienne des maladies vénériennes le 14 décembre 1946, Archives INSP d’Alger.
  • Richard, Marthe. Mon destin de femme, Paris, Robert Laffont, 1974.
  • Roches L. - Dix ans à travers l'Islam. 1834-1844. Paris Perrin et Cie 1904.
  • Rollet J. Traité des maladies vénériennes. Masson, Paris 1865.
  • Ricord P. Leçons sur le chancre. Paris, Delahaye, 1860.
  • Solé J. L’âge d’or de la prostitution. Plon, 1994.
  • Tarraud C. la prostitution coloniale en Algérie, en Tunisie et au Maroc de 1830 à 1962. Thèse. Paris.
  • Taraud C. et Bard C. Prostituées. Revue Clio - Histoire, Femmes et Sociétés-, n°17. 2003.
  • Thornton L. La Femme dans la peinture orientaliste, ACR édition “Poche couleur”, 1993.
  • Tillion G. Le harem et les cousins. Seuil, essais, 1966.
  • Turin Y. Affrontements culturels dans l’Algérie coloniale. Ecoles, mosquées et religions, 1830-1880, Alger, ENAL. 1971.

 

L. Abid (12 janvier 2007)

Valid XHTML 1.0! Valid CSS!

NG COM Santé Tropicale
Copyright © 2006 NG COM Santé tropicale. Tous droits réservés.