| H.
Aguenaou1, N. Sarhani2, K. Janah1,
M. Mahfoudi3
1- Laboratoire de Nutrition et Alimentation, Université
Ibn Tofail, Kenitra, Maroc
2- International Science and Technology Institute, Rabat,
Maroc
3- Ministère de la Santé, Direction de la Population,
Rabat, Maroc
Document mis en ligne le 14 septembre 2005
La problématique des carences en micronutriments touche
plus de 2 milliards de personnes aujourd’hui dans le
monde, presque la totalité de la population touchée
appartient aux pays en développement. Le régime
alimentaire chez 80 de ces pays est carencé en micronutriments
tels que le fer, la vitamine A, la vitamine D, l’acide
folique et l’iode[1].
Dans les pays en voie de développement, on estime
que les carences en fer affectent le développement
mental d’environ 40 à 60% des enfants de 6 à
24 mois. L’anémie sévère due à
la carence en fer (ferriprive) provoque la mort de plus de
60 000 jeunes femmes enceintes ou en couches par an. L’anémie
ferriprive fait baisser la productivité des pays, avec
des pertes lourdes pouvant atteindre 2% du PNB dans les pays
les plus affectés.
Les carences en iode font baisser la capacité intellectuelle
(QI) de 10 à 15 points. Chez les femmes enceintes,
elles provoquent la naissance d’environ 18 millions
de bébés arriérés mentaux par
an.
Les carences en vitamine A compromettent le système
immunitaire de 40% des enfants de moins de cinq ans et provoquent
chaque année, la mort prématurée d’1
million d’enfants en bas âge. Les carences en
vitamine A sont aussi responsables de 200 000 anomalies congénitales
sévères par an dans 80 pays en voie de développement.
Les carences en folate sont aussi associées à
une mort sur dix due aux maladies cardio-vasculaires chez
l’adulte.
Face à ce bilan lourd de conséquences sur la
santé et l’économie des pays, la communauté
internationale, dans le cadre des recommandations du Sommet
Mondial pour l’enfance (New York, 1990) et de celles
de la Conférence Internationale sur la Nutrition (Rome
1992), s’est fixée comme objectif l’élimination
des carences en certains micronutriments notamment la vitamine
A et D, le Fer et l’Iode.
Au Maroc, les enquêtes réalisées ces dernières
années sur les carences en micronutriments par le Ministère
de la santé et ses partenaires ont montré que :
a) 45 %des femmes enceintes ; 35 % des enfants âgés
de 6 mois à 5 ans et 31 % des femmes an âge de
procréer ont une carence en fer [2] ; b) 10 %
des femmes en âge de procréer et 40,9 % des enfants
de 6 à 72 mois souffrent d’une carence en vitamine
A dont 3,1 % ont une carence sévère[3, 4] ;
c) 22% des enfants de 6 à 12 ans présentent
une carence en iode [2] ; d) 2,5 % des enfants de moins
de 2 ans présentent un rachitisme radiologique [5].
Pour palier à ce problème, le Ministère
de la Santé marocain et ses partenaires du secteur
publique, du secteur privé, des organismes internationaux,
notamment l’USAID et l’OMS ont développé
un programme de lutte multisectorielle et intégrée
contre les carences en micronutriments impliquant l’enrichissement
et la fortification des denrées de base de large consommation,
la supplémentation en micronutriments des populations
vulnérables, l’éducation nutritionnelle
et le renforcement des programmes de santé afférents
à la nutrition.
Le but de ce programme est de réduire l’anémie
ferriprive d’un tiers et d’éliminer les
carences en iode et en vitamines A et D d’ici 2010.
La stratégie du gouvernement inclut l’enrichissement
de la farine en fer et vitamines B, de l’huile en vitamines
A et D3, et du sel en iode[6].
Pour renforcer et pérenniser le programme de lutte
contre les carences en micronutriments, les intervenants du
secteur publique et du secteur privé ont constitué
une Alliance Nationale pour la Fortification (ANF) sous l’égide
du Ministère de la Santé. En 2002, l’ANF,
avec l’assistance technique et financière de
MOST, le Programme Micronutriments de l’USAID et de
International Science and Technology Institute (ISTI), a soumis
une fiche de projet pour un don de l’Alliance Mondiale
pour l’Amélioration de la Nutrition « Global
Alliance for Improved Nutrition (GAIN) ». En 2003,
le Maroc a obtenu un don GAIN de 2,92 Millions $US. Le projet
GAIN permettra en l’an 2007, l’accélération
de la réduction de l’anémie ferriprive
et de la carence en vitamine A et D au Maroc, au travers de
la stratégie de la fortification. Ainsi, le Maroc est
parmi les cinq premiers pays bénéficiaires du
don GAIN (l’Afrique du Sud 2.8M$US, le Vietnam 3 M$US,
la Chine 6 M$US et la Jordanie).
En l’an 2004, le gouvernement marocain a conclu un
accord avec la Banque Mondiale et l’UNICEF portant sur
la gestion du projet de fortification des aliments de base.
Le gouvernement marocain a confié la gestion financière
à l’UNICEF-Rabat et l’exécution
du projet au Ministère de la Santé. Le projet
GAIN est basé sur 5 composantes essentielles :
1) La production d’une farine enrichie et d’une
huile fortifiée répondant aux normes et standards
nationaux et internationaux de qualité et de sécurité
par le renforcement des compétences des industriels
en matière de processus de fabrication et de l’assurance
qualité des produits fortifiés ;
2) la mise en place d’un système de contrôle
qualité des produits fortifiés en micronutriments
par l’élaboration de la réglementation,
le renforcement des compétences et l’équipement
des institutions responsable du contrôle, notamment
la direction de la répression des fraudes au Ministère
de l’Agriculture et les laboratoires officielles d’analyses ;
3) La création de la demande chez le consommateur
marocain par le développement et la mise en œuvre
annuelle d’une stratégie de communication et
l’intégration de la notion de la fortification
des aliments dans les programmes de l’enseignement ;
4) Le renforcement du suivi et de la recherche dans le
domaine de la fortification par le développement
d’un mécanisme de monitorage et d’évaluation
d’impact;
5) La mise en place d’un mécanisme de gestion
favorisant l’implication des 12 partenaires de l’ANF
et une coordination concertée permettant l’harmonisation
des efforts individuels des partenaires pour l’atteinte
des objectifs fixés par le projet GAIN, Maroc.
La fortification de l’huile de table :
Avec l’aide de l’USAID et de l’OMS, l’effort
déployé par le Ministère de la Santé
et ses partenaires pour la fortification de l’huile
de table en vitamine A et D3 a commencé en l’an
2001. Cette fortification rentre dans le cadre du programme
national de Lutte contre les Troubles dus aux Carences en
Micronutriments. L’huile de table a été
choisie comme véhicule de fortification parce qu’elle
fait partie des produits alimentaires de base (la farine,
l’huile et le sucre) qui fournissent à eux seuls
82% des besoins énergétiques quotidiens [7]
de la population marocaine. La consommation moyenne de l’huile
de table, à l’échelon national, est relativement
élevée (32g par personne par jour) [8].
Le Ministère de la Santé a mobilisé
les secteurs public et privé pour faire asseoir les
fondements techniques et scientifiques, formatifs et réglementaires
et généraliser la production et la commercialisation
de l’huile fortifiée au Maroc [8]. Ainsi, une
étude de faisabilité de la fortification de
l’huile de table a été menée par
des experts du Comité Technique National de Lutte contre
les Carences en Micronutriments. Un référentiel
technique comprenant toutes les étapes de la fortification
et de l’assurance qualité et indiquant les standards
nationaux et internationaux de qualité et sécurité
a été élaboré par les mêmes
experts, et mis à la disposition des industriels. Au
Maroc, l’huile de table est fortifiée en vitamine
A (sous forme de rétinyl palmitate) à raison
de 30 UI/g d’huile et en vitamine D3 à raison
de 3 UI/g. Ces taux de fortification couvrent le tiers des
besoins journaliers (pour un adulte mâle) [8].
En concertation avec l’Association des Producteurs
d’Huile, un décret réglementant la commercialisation
de l’huile fortifiée a été établit.
Actuellement la fortification de l’huile de table revêt
un caractère volontaire. Le Ministère de la
Santé avec le soutien de l’USAID a également
réussi à mettre en place une stratégie
de communication intégrant les agents de développement
locaux, en vue d’éduquer et de sensibiliser la
population. Un logo générique « Seha
Wa Salama » (santé et bien être) pour
l’identification de l’aliment enrichi sur le marché,
a été élaboré et diffusé
par le biais des mass-média (des spots publicitaires
à la télévision sur les deux chaînes
nationales, et des articles de presse écrite). Les
mêmes efforts ont été déployés
par les producteurs industriels d’huile fortifiée
qui diffusent également des spots publicitaires télévisuels
et radiophoniques pour promouvoir ce produit [9].
Le 05 février 2004, une convention sur la fortification
de l’huile de table a été signée
conjointement par le Ministère de la Santé,
le Ministère de l’Agriculture, les associations
professionnelles et les fabricants d’huile au Maroc.
Actuellement, 5 huileries, qui couvrent 90 % du marché,
produisent de l’huile de table fortifiée en vitamine
A et D3. L’objectif visé par le projet GAIN d’ici
l’an 2007 est celui de produire 210 000 tonnes
d’huile fortifiée en vitamine A et D3 selon les
standards de qualité et accessibles à 57% de
la population [10].
Actuellement, une étude d’efficacité
sur la consommation de l’huile fortifiée en vitamine
A par des enfants en âge préscolaire et par des
femmes allaitantes est en préparation au Maroc. En
effet, cette étude d’efficacité avec la
vitamine A deutérée est pilotée par l’Université
Ibn Tofail de Kénitra et ses partenaires tels que le
Ministère de la Santé, le Groupe de Recherche
en Nutrition, Santé Maternelle et Infantile, l’Université
de Davis aux Etats-Unis, la International Science and Technology
Institute (ISTI) et l’Agence International de l’Energie
Atomique (AIEA). L’objectif de cette étude d’efficacité
est de déterminé le statut corporel de la vitamine
A chez les enfants de 3 à 4 ans. Par ailleurs, une
étude d’impact est prévue (2006) dans
le cadre du projet GAIN au niveau de la composante suivie
et évaluation
La fortification de la farine :
Comme pour l’huile, les efforts déployés
pour l’enrichissement de la farine ont vu le jour en
2001. La farine a été choisie comme véhicule
de fortification vu sa large consommation par la population
marocaine ; La consommation au Maroc de la farine industrielle
est de 365,75 g/p/j [11]. Un référentiel technique
a été élaboré par le Comité
Technique National décrivant le processus et l’assurance
qualité de la fortification de la farine et soulignant
les normes et standards de qualité et de sécurité.
La farine est enrichie en fer (sous forme de fer élémentaire
électrolytique) avec un taux d’adjonction de
45mg/kg de farine. Le fer a été incorporé
dans un mélange préparé comprenant les
vitamines B1 (4,5 mg/kg), B2 (2,79 mg/kg), pp (36,18 mg/kg)
et l’acide folique (1,53 mg/kg) [11].A partir du dossier
technique de la fortification de la farine en fer et vitamines
B, le Ministère de la Santé, de l’Agriculture
et la Fédération Nationale des Minotiers ont
développé la réglementation régissant
la commercialisation de la farine fortifiée. Actuellement
la fortification de la farine en fer est volontaire. Le Ministère
de la Santé, avec le soutien technique de l’USAID
a élaboré une stratégie de communication
comportant des spots publicitaires et radiophoniques, des
articles de presse et une compagne de mobilisation sociale
mise en œuvre par les professionnels de la santé
et leurs partenaires sociaux sur le terrain [11]. .
Le 8 Mai 2002, une convention sur l’enrichissement
de la farine a été signée conjointement
par le Ministère de la Santé et la Fédération
Nationale de la Minoterie. Actuellement 10 minoteries parmi
100 produisent de la farine enrichie en fer. L’objectif
pour décembre 2007 du Ministère de la Santé
et ses partenaires de l’Alliance Nationale pour la Fortification
est d’atteindre les 50 minoteries qui couvrent plus
de 80% du marché.
L’objectif visé par le projet GAIN d’ici
l’an 2007 est celui de produire 1 117 200
tonnes de farine de blé tendre fortifiée, répondant
aux standards de qualité et accessible à 56%
de la population qui consomme la farine de blé industrielle
(15 000 000 de consommateurs potentiels). Pour atteindre
cet objectif les techniciens de la production des minoteries
concernées par le projet seront formés en matière
de production industrielle et de contrôle qualité
de la farine fortifiée.
Une étude d’efficacité a eu lieu au niveau
de la région de Khénifra (résultats en
cours de publication) et une étude d’impact est
prévue (2006) dans le cadre du projet GAIN au niveau
de la composante suivie et évaluation.
L’iodation du sel
Au Maroc, la consommation totale de sel est d’environ
180.000 tonnes. Ces besoins sont largement assurés
par la production nationale qui assure plus de 300.00 tonnes
(y compris le sel à usage industriel). Le sel alimentaire
est produit par une vingtaine d’entreprise (artisanales
ou semi-industrielles) privées qui ont bénéficié
d’un support du gouvernement et de l’UNICEF. L’ensemble
de ces unités permet de couvrir 80 à 90% de
la population marocaine en sel alimentaire iodé.
Pour le programme national de lutte contre la carence en
iode au Maroc, il s’agit plus spécifiquement
d’un programme de relance. En effet, l’UNICEF
en 1996 avait soutenu les producteurs de sel par des ces équipements
appropriés et engagé une campagne de sensibilisation
des populations. Aujourd’hui, d’après l’enquête
de 2000, seuls 42% des ménages consomment le sel iodé.
L’objectif de la relance du programme d’accélération
de la stratégie de l’iodation universelle du
sel au Maroc est la généralisation de la consommation
du sel iodé dans les plus brefs délais.
Pour assurer la pérennité et le succès
de l’iodation du sel alimentaire, un texte réglementaire
rendant obligatoire l’iodation du sel au Maroc a été
adopté par une commission interministérielle
(le 12 décembre 1995). Les textes réglementaires
ont été révisés afin d’aligner
la réglementation marocaine aux nouvelles normes régionales
(EMRO) en matière de teneur du sel en iode. Ainsi,
cette révision a permis de ramener le taux réglementaire
d’iode dans le sel alimentaire de 80mg/kg à 30mg/kg±10mg/kg
soit un apport de 34 et 66mg d’iodate de potassium par
kg de sel.
Conclusion
Nous avons appris à travers l’expérience
internationale que l’effort de la fortification aboutit
quand les intervenants du secteur public et privé partagent
la même vision du projet de la fortification et quand
cet effort est soutenu par un engagement et une volonté
politique très forte. Le fait que la fortification
soit mise en œuvre par un secteur industriel où
un nombre limité d’unités puissantes assurent
la totalité de la couverture au niveau national est
l’un des facteurs favorisant le succès du programme
de la fortification. C’est le cas du projet de la fortification
de l’huile en vitamines A et D au Maroc, un leader représentant
70% du marché a lancé la fortification en l’an
2002. Aujourd’hui 4 nouveaux producteurs commercialisent
leur huile fortifiée, poussés ainsi par la compétition
qui dirige le marché.
Le challenge réside dans les pays où le secteur
informel est prédominant ou quand le secteur industriel
est mal organisé ou incapable de supporter le coût
de la fortification. L’expérience de l’iodation
du sel au Maroc en est un exemple. Au Maroc le secteur du
sel est mal structuré, la plupart des producteurs sont
trop pauvres pour assumer le coût de l’iodation
du sel, et le programme de l’iodation du sel n’a
pas bénéficié d’une vraie campagne
de promotion auprès du consommateur. Pour toutes ces
raisons la couverture en sel iodé n’a atteint
que 42% par rapport à l’Algérie par exemple
(plus de 90%). Aujourd’hui le Ministère de la
santé et ses partenaires sont en train de renforcer
la législation et la communication pour augmenter la
couverture en sel iodé au niveau national. La situation
de la farine fortifiée au Maroc illustre aussi les
mêmes difficultés vu que seules les meuneries
les plus performantes (1/3 du secteur meunier) disposent de
ressources, du matériel et des compétences techniques
pour produire, commercialiser et assumer le coût de
la fortification. Actuellement le Ministère de la santé
et ses partenaires ont développé des stratégies
de communications, de plaidoyer et de soutien technique, de
réduction de taxes et tarifs pour encourager le secteur
meunier à assurer une bonne couverture de la farine
fortifiée en fer au niveau national.
La réussite de la stratégie de la fortification
ne s’arrête pas au stade de la fortification et
de l’enrichissement des aliments de base par l’industriel.
La stratégie de la fortification est un effort soutenu,
à l’échelle nationale et au niveau des
régions. Même après l’élaboration
des aspects techniques, formatifs et réglementaires
du programme, il est nécessaire d’appliquer un
système de suivi et d’évaluation rigoureux
sur la production, la distribution, et le contrôle qualité
du produit fortifié. Il est aussi important d’évaluer
les stratégies de communication et de jauger leur impact
sur l’incitation du consommateur à la demande
du produit fortifié ; et enfin évaluer
l’impact de la consommation des aliments fortifiés
sur l’amélioration de l’état de
santé des population concernées pour continuer
ou corriger les niveaux de fortification appliqués
par le programme. Toutes ces mesures permettront d’assurer
une couverture adéquate en aliments de bases fortifiés
respectant les normes et standard de qualité et de
sécurité pour le consommateur.
Références bibliographiques
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11.Ministère de la Santé [Maroc]. Rapport technique
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12. Sarhani Najat. Morocco Micronutrient Deficiency Control.
MOST Project Final Report 2004 |