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Octobre 2006 - Editorial du docteur Fataou Ouro-Bang'Na Maman

Les médecins devenus comme des stars de football

Les pays du Nord favorisent « le transfert » des médecins pour palier à leur insuffisance en ressources humaines. Les conséquences de ces saignées sont considérables. Ainsi, seuls 360 des 1 200 médecins formés au Zimbabwe au cours de la décennie 1990 pratiquent dans leur pays en l’an 2000 ; la moitié des médecins formés en Ethiopie, au Ghana et en Zambie ont émigré. Paris seule compte plus du double de médecins anesthésistes qu’il y ‘en a au Togo. Les exemples sont énormes et nous ne pouvons pas les énumérer tous ici….

De tout temps, la science s’est développée grâce à la circulation des êtres humains et des idées ; la médecine ne fait pas exception. Mais souvent cette circulation des idées est temporaire les personnes allant simplement à la recherche du savoir et une fois l’objectif atteint revenait à leurs pays d’origine.

Pourquoi certains médecins ne reviennent plus dans leur pays ou décident de quitter leur pays ?
L’émigration n’est pas simplement due à la pauvreté, à des impératifs de survie ou même à l’évolution des comportements. Elle résulte avant tout du sentiment que les pays du Nord offrent aux professionnels qualifiés un mode de vie et un déroulement de carrière à la hauteur de leur savoir. L’instabilité du paysage politique, les préventions ethniques, les insatisfactions professionnelles (pesanteur de la bureaucratie, rémunérations ajournées, mandarinat, isolement), le décalage entre ce que l’on a appris et ce que l’on peut accomplir, la vie familiale représentent souvent des facteurs plus décisifs que l’attrait d’avantages matériels.
En effet, les raisons pour lesquelles un praticien perd le goût d’exercer une profession de santé dans son propre pays sont complexes. L’une d’elles, souvent occultée et qui affecte aussi bien le Nord que le Sud, réside dans la crise persistante de la pensée médicale. Consciemment ou non, le médecin se situe encore à l’époque de la « médecine triomphante », curative et forcément efficace. Cette vision, qui a fréquemment déterminé son choix professionnel, devient chimère, engendre frustration et colère, lorsque les moyens matériels font défaut. Ne pas pouvoir prononcer un diagnostic en s’aidant de quelques examens de laboratoire, ne pas pouvoir administrer le médicament approprié, ne pas pouvoir satisfaire aux règles indispensables d’hygiène sont le lot d’une majorité des professionnels de santé dans les pays en voie de développement (PVD). Ceux qui peuvent envisager l’émigration sont alors confrontés à un dilemme : rester fidèle à leur pays ou à leur fonction de soignant ?

Les objectifs assignés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) aux pays du Sud - disposer, en l’an 2000, d’un médecin pour 5 000 habitants ont volé en éclats en raison des lois du marché, de l’irréalisme des bailleurs de fonds et de l’incurie des autorités des pays concernés. Grande disparité sur l’ensemble du globe : 1 médecin pour 4 000 habitants, 1 pour 500 dans les pays occidentaux, 1 pour 2 500 en Inde et 1 pour 25 000 dans les vingt-cinq pays les plus pauvres. La libre circulation des médecins a conduit à un véritable apartheid sanitaire dans les pays du Sud.
Face à ces disparités, les politiques de l’OMS sur un programme de santé global ne pourront pas être efficaces. Chaque pays devant pouvoir se prendre en charge en fonction de ses besoins, de sa politique et créer les moyens nécessaires. Il est vrai que la santé ne participe pas directement au produit national brut mais indirectement elle joue un rôle capital car la croissance économique peut passer par un meilleur système de santé.

L’estimation des coûts de formation des professionnels est malaisée et varie significativement d’une région du monde à une autre. En outre, l’évaluation des impacts sur les systèmes de santé et sur le développement se calcule difficilement. La formation d’un médecin non spécialiste dans un pays du Sud est estimée à environ 60 000 dollars par candidat. Dans la plupart des pays, cette formation est presque entièrement à la charge de l’étudiant qui dans ces pays dépend entièrement de sa famille. L’étudiant n’ayant aucune possibilité de rémunération par un travail parallèle. Il est de bon sens que ce dernier à la fin de sa formation cherche les moyens de rentabiliser ses connaissances et d’avoir au moins une vie financière indépendante.
Dans les conditions actuelles de politique sanitaire des pays du sud où le médecin est le plus mal rémunéré des fonctionnaires de l’état, les flux migratoires vont accroître et il est très important si l’on veut penser à une croissance économique et sociale de l’Afrique que des solutions soient trouvées. La politique de restriction de l’immigration des médecins qui à mon avis serait difficile à se réaliser ne peut que décourager le choix de cette profession universitaire puisqu’elle est dévalorisée.

Plusieurs solutions peuvent être envisagées.
La première, déjà ancienne, a été reprise récemment. Elle consiste en une compensation versée par les pays d’accueil aux pays qui ont assuré la formation. Toutefois, cette proposition est d’application aléatoire en l’absence d’une législation internationale contraignante. Les pays d’origine peuvent aussi rendre l’émigration plus difficile, ou la différer, en instaurant des services obligatoires avant l’obtention du diplôme, et les pays d’accueil en se montrant plus exigeants sur les qualifications professionnelles. Cependant, proscrire l’émigration ne prévient pas la dégradation des soins, et les décisions des Etats n’affectent guère la réalité migratoire.

La seconde solution revêt une portée plus étendue : elle porte sur la revalorisation culturelle et sociale de la fonction de soignant. En effet, la profession médicale peine à répondre effectivement aux besoins des populations du Sud parce qu’elle a été formée selon le modèle universaliste d’une médecine curative et scientifique qui, jusqu’à il y a peu, considérait l’enseignement de santé publique comme marginal. Par conséquent, pour doter les professionnels des outils intellectuels et pratiques leur permettant de s’identifier à l’essor de leur pays, une rupture quasi idéologique avec les programmes d’études légués par l’Occident s’avère nécessaire. L’Afrique doit repenser sa politique greffée sur la politique extérieure et se développer en fonction du terrain, selon ses propres moyens et à son rythme. La pratique de la technique de « copie coller » tue les pays du sud qui se sont érigés en véritables consommateurs des produits finis sans se soucier de comment ces produits ont été conçus. Ce sont les conséquences de la colonisation et il y a toute une éducation à refaire : éducation qui serait basée sur la valorisation des cultures originales et non l’occultation de nos propres valeur au profit de celle des autres.

Une troisième solution semble ouvrir des perspectives plus appropriées : rechercher les moyens incitant les personnels qualifiés à rester ou à se réinsérer dans leur pays d’origine, à corriger l’iniquité dans l’accès aux soins ainsi qu’à valoriser les investissements effectués dans l’éducation et la santé. Pourquoi ne pas prendre en charge la formation spécialisée par exemple d’un médecin par une rémunération salariale ? Pourquoi ne pas développer les systèmes sanitaires locaux de façon à ce que, aussi bien le riche que le pauvre, puisse se faire soigner correctement ? Pourquoi demander à un médecin de passer un concours de recrutement si on en a besoin ? Pourquoi un médecin doit-il vivre encore aux dépens de ses parents (logement, déplacement….) ? Autant de questions qui révoltent et encouragent la recherche d’une vie professionnelle meilleure.

En tout cas, ni l’OMS, ni l’OMC ne pourront freiner ce transfert involontaire de médecins. L’avènement des nouvelles technologies de l’information et de la communication, notamment, offre de multiples possibilités et ne rendent pas le médecin isolé du reste du monde. Il ressort de la responsabilité de chaque pays. Seule la volonté de développement pourra diminuer ou mettre fin à ces pratiques. On ne peut se sentir mieux chez soi que si les siens reconnaissent la valeur de la profession de médecins ; qu’à la condition d’un épanouissement professionnel et d’une motivation financière à la hauteur de son savoir, de ses connaissances, de ses pratiques et des exigences sociales de la profession.

Lomé, le 30 septembre 2006
Docteur Fataou Ouro Bang'na Maman
obaf2000@yahoo.fr


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