Comment
on est soigné dans certains pays d’Afrique
Depuis Août 2000, Edmond Bertrand de
« Jeune Afrique » a écrit un éditorial
intitulé « Comment on est soigné en Afrique
». Je vous laisse en prendre connaissance. - 29 août
2000 - par EDMOND BERTRAND (Jeuneafrique.com)
« Mon père n'a pas été
soigné parce que je ne pouvais pas payer. » «
Mon frère n'a pas été opéré parce
qu'il n'y avait pas de matériel. » « Il a fallu
que j'aille acheter du savon, des compresses, du fil pour pouvoir
accoucher... » Les journaux d'Afrique subsaharienne rapportent
les plaintes désolantes de familles de malades. Elles sont
corroborées par les exposés faits devant l'Académie
de médecine. Un professeur parle de « dysfonctionnements
du système de santé, de frustrations, de désarroi
du personnel, de précarité sanitaire des populations,
en toile de fond, parfois, des dérives gestionnaires ».
Pour un autre universitaire, le fonctionnement des structures de
santé « pose problème » : équipes
souvent inefficaces, plateau technique déficient ou obsolète,
médicaments insuffisants ou manquants. Tout est à
la charge du patient et de sa famille (médicaments, alimentation,
petites fournitures). En fait, « l'argent, la corruption,
la prévarication ont miné le système »
et « seuls les gens aisés peuvent se faire soigner
correctement ». Ces constats, établis par des collègues
africains très expérimentés, sont alarmants
et introduisent un nécessaire débat.
Comment est donc conçu le système
de santé dans les pays subsahariens ? À la base,
dans les villages : des dispensaires. À un niveau supérieur
: des hôpitaux régionaux comportant des services
de médecine, chirurgie, obstétrique et parfois
quelques spécialités. Au sommet : des hôpitaux
de référence nationale, souvent des CHU, avec
de nombreuses spécialités. Dans la plupart des
pays existent aussi des services de santé publique
ou de prophylaxie. Enfin, selon les directives de l'OMS, la
plupart des pays ont créé un service de soins
primaires « animé » par des volontaires
formés à l'hygiène et aux premiers soins.
A côté de ce système
public existent, surtout dans les grandes villes, des cliniques
privées, parfois remarquablement équipées,
parfois beaucoup moins. En tout cas : payantes et souvent
très coûteuses. Pourquoi le système public
est-il si souvent défaillant, alors que les médecins
et les spécialistes sont de plus en plus nombreux et
que de multiples « plans d'action », «programmes
», « aides au développement » sont
engagés ?
Un chiffre d'abord : environ
80 % des médecins sont concentrés dans une ou deux
villes, laissant les villages déshérités -
un prêtre africain me disait récemment qu'il en était
de même dans l'Église ! Alors, les villageois font
d'abord appel aux tradipraticiens, dont certains sont des gens sérieux
et d'autres des charlatans. Ensuite, ils vont dans les dispensaires,
souvent tenus par un infirmier disposant de quelques médicaments
et de peu ou pas de matériel. Quant aux volontaires des soins
primaires, ils sont rarement pourvus de leur trousse d'urgence...
et, après quelques mois ou années, beaucoup souhaitent
être rétribués.
Les malades qui ne sont pas guéris - et
ont survécu - vont alors jusqu'aux hôpitaux régionaux,
souvent éloignés. Ils n' y trouvent pas toujours place.
Dans la plupart des pays, ils doivent payer l'hospitalisation...
et parfois quelques intermédiaires. Et aussi acheter à
la pharmacie des médicaments, des bandes, des compresses,
du sérum et parfois le bistouri.
Alors, me direz-vous, emmenons le malade au CHU
de la capitale où, théoriquement, tout, ou presque
tout, est possible. Hélas, souvent aussi, le manque de médicaments
et de matériel limite les possibilités. Là
aussi, le malade doit tout acheter. En outre, il doit payer les
journées d'hospitalisation. Certes, les prix de ces dernières
sont parfois très bas, mais ils paraissent élevés
à ceux qui n'ont pas d'argent et ont été habitués
autrefois à la médecine gratuite. La « participation
aux frais » n'est couverte par une assurance sociale que pour
les fonctionnaires (et pas toujours) et par des sociétés
privées.
Ajoutons à cela que les structures et le
matériel hospitaliers sont souvent détériorés
parce que la maintenance est insuffisante ou nulle. D'où
des appareils en panne pendant des mois... Mal payés par
leur administration, les médecins doivent faire des consultations
privées, généralement en clinique. De ce fait,
un grand nombre d'entre eux ne sont dans leur service hospitalier
que quelques heures dans la journée. D'autres, il faut le
dire, s'y dévouent entièrement.
Les services de prévention, de vaccination,
de santé publique sont très efficaces dans certains
pays, nettement insuffisants dans d'autres. Dans tous les
cas, les conditions socioéconomiques et parfois les
guerres réduisent ou annulent leur efficacité.
Si la variole a disparu après cinquante ans de vaccination,
on voit dans certaines régions réapparaître
la maladie du sommeil, la fièvre jaune ou la tuberculose.
Ainsi, le slogan de l'OMS « La santé
pour tous en l'an 2000 » semble n'avoir couvert que
de bonnes intentions. Le résultat est qu'aujourd'hui,
de nombreux malades pauvres ne sont pas correctement soignés
et que, parfois, même les urgences curables ne peuvent
pas être prises en charge ! Que faire ?
Chaque pays, chaque gouvernement a ses propres
contraintes et ses propres solutions. Celles-ci sont souvent étudiées
par des médecins de qualité. Des plans sont faits,
mais ne peuvent être appliqués faute de moyens ou de
volonté. En réalité, le problème le
plus urgent est le suivant : que faire pour que les malades pauvres
puissent être soignés dans la majorité des cas
? On peut retenir trois objectifs simples :
- D'abord, permettre le traitement sans frais ou à peu
de frais, et ce dans tous les hôpitaux, des situations vitales,
qu'elles soient médicales (paludisme grave, déshydratation
du nourrisson, etc.) ou chirurgicales (appendicite, hernie étranglée,
césarienne, occlusion, etc.).
- Ensuite, mettre en permanence à la disposition des malades
- à très bas prix -, d'abord cent médicaments
indispensables, et, progressivement, les trois cents médicaments
essentiels dont la liste est établie et mise à jour
par l'OMS.
- Enfin, assurer la prévention par les vaccinations et
des campagnes médiatiques efficaces et régulières
d'éducation sanitaire.
Au-delà de ces activités de base
peuvent et doivent exister des services spécialisés
où les médecins les plus qualifiés aient la
possibilité de recevoir des malades présentant des
affections complexes et faire des recherches d'un grand intérêt.
Il doit s'agir de centres universitaires disposant des structures,
du personnel, des bibliothèques (structurelles ou informatiques),
des possibilités de travail suffisantes. Et non pas de faux
CHU où s'affairent de très nombreux professeurs sans
moyens de travail.
En ce qui concerne cette médecine «
de pointe », il est évident qu'on ne peut pas
créer, en quelques années, des services hautement
spécialisés dans toutes les disciplines et dans
chaque pays. D'où l'idée qui ressurgit périodiquement
d'une organisation interétatique des centres de référence.
Cela permettrait aux spécialistes africains de se rassembler,
de progresser, d'enseigner et d'organiser des recherches dans
de bonnes conditions. Des aides publiques ou privées
devraient probablement soutenir ces pôles d'excellence.
J'ai conscience que ces réflexions
ne concernent que quelques aspects d'un vaste problème.
Il faudrait discuter aussi de plusieurs points essentiels
:
- La formation des médecins : le président Houphouët-Boigny,
médecin lui-même, souhaitait que les facultés
africaines forment des médecins ayant une expérience
pratique analogue à celle dispensée dans l'ancienne
École de médecine de Dakar (on ne dira jamais assez
les services rendus par ces médecins « africains
») avec le niveau scientifique des meilleures facultés
européennes.
- L'activité privée des médecins publics
: elle pourrait avoir lieu dans le cadre hospitalier afin d'assurer
une permanence des médecins dans leur service.
- La nécessité d'organiser les hôpitaux régionaux
(par des concours professionnels de sélection) avec de
possibles passerelles avec les hôpitaux universitaires.
- L'intérêt d'une formation permanente obligatoire
pour tous les médecins ; il n'en existe pratiquement pas
en dehors des réunions organisées par des sociétés
pharmaceutiques.
- L'indispensable obligation d'une maintenance efficace du matériel,
sans laquelle le gaspillage d'argent est considérable.
- Les rapports avec les tradipraticiens.
- La politique du médicament.
- L'organisation d'une éducation sanitaire efficace dans
les programmes scolaires et les médias.
- La coopération avec les pays développés.
Dès maintenant, les populations africaines
savent par les médias tout ce que la médecine peut
apporter aux malades des pays développés... et aux
malades favorisés de leur propre pays. Leur aspiration à
être mieux reçus, mieux soignés, ne fera que
croître.
D'où la nécessité de répondre
d'abord aux besoins les plus évidents : soigner toutes les
urgences, disposer à bas prix des médicaments essentiels
et informer clairement et correctement la population. Et envisager
aussi les systèmes sociaux d'une protection efficace...
...Commentaires du Docteur Fataou
OURO-BANG’NA
Depuis bientôt 8 ans, les constats
n’ont pas changé d’un iota, quand on sait
que les choses s’empirent et que des patients sont amenés
dans certaines structures sanitaires à s’acheter
l’oxygène à un prix exorbitant. Quelle
horreur ? Cela revient à soigner un individu comme
un mécanicien qui réparerait un engin dans son
atelier. Peut-on parler encore « d’éthique
médicale » dans notre environnement ? Toutes
les structures sanitaires sont devenues même plus chères
que les cliniques privées dans lesquelles le malade
paye tout et parfois à des prix différents d’un
endroit à un autre puisque chacun étant maître
de son royaume. Que fait l’autorité de réglementation
? Il n’y a donc pas de place pour les urgences puisqu’elles
sont toujours différées (fautes de moyens et
même quand moyen il y a pas de compétence rapidement
disponible), pas de place non plus pour la réanimation
puisque le patient ne peut même pas se procurer d’O2
(élément incontournable de la prise en charge
des patients critiques). Notre médecine actuelle se
retrouve à deux vitesses et là encore il faudrait
que ceux qui ont les moyens puissent se faire soigner correctement.
Si les problèmes sont connus, les solutions sont faciles
à trouver ; reste la volonté de mise en oeuvre.
Je pense qu’il y a urgence et l’urgence
est par définition « la qualité de tout ce qui
n’est pas différable ». Mais attention, les bonnes
solutions ne sont possibles qu’après avis non pas d’un
seul individu mais d’un comité de travail pour des
solutions durables, adaptées à notre environnement,
avec une restructuration progressive et non de simple « copie-coller
» ou parachutage de ce qui se fait ailleurs.
Lomé, le 21 septembre 2007
Docteur Fataou Ouro Bang'na Maman en réponse à
l'éditorial intitulé « Comment on est soigné
en Afrique » - 29 août 2000 - par EDMOND BERTRAND (Jeuneafrique.com)
obaf2000@yahoo.fr
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